TOOL – Fear Inoculum, entre hypnose et émotions brutes

Musique 30 août 2019

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TOOL – Fear Inoculum, entre hypnose et émotions brutes

Jusqu’aujourd’hui – leur dernier album en date, 10 000 Days remontant à 2006 – la prochaine production studio de TOOL était devenue un meme. Retardée pour diverses raisons, cette sortie n’est pas une blague, autant par son existence que par sa qualité. C’est donc 27 ans – soit environ 10 000 jours – après leur premier EP Opiate, que le célèbre groupe de metal progressif revient avec l’album le plus attendu de genre.

Ayant autant, si ce n’est plus, apprécié cet album si attendu, par moi comme par bien d’autres, que les précédents, je voudrais revenir sur ce qui rend unique cette excellente création.

Identité reconnue et reconnaissable

TOOL est un groupe connu pour la structure de ses morceaux, bien souvent complexe et innovante, grâce à des changements de signature rythmique réguliers, des polyrythmies à la batterie, des morceaux à l’évolution si surprenante mais pourtant si plaisante.

Mais c’est aussi la constitution d’une identité propre, toujours identifiable qui a établi la marque TOOL, puisque jusque-là, rien d’étonnant pour un groupe de musique progressive…

En quelques mots : cette basse avec un son épais, souvent dans les médiums, qui peut osciller entre une synergie de cordes avec la guitare, une superposition avec la batterie ou même mener la mélodie de la musique. Cette guitare très versatile, à la fois lancinante et changeante, dure et aérienne, hypnotique et assassine. Malgré une place centrale laissée au jeu des instruments, ce chant de Maynard James Keenan aussi profond que léger, aussi apaisant que terrifiant, mais jamais trop en avant, sur scène comme dans la production, comme si sa voix flottait au-dessus du jeu de ses camarades. Les paroles, sans être de réelles énigmes, demandent de l’attention pour être saisies ; les thèmes sont souvent abordés au travers de belles métaphores et de subtiles allégories, tout en laissant une libre cours à l’interprétation. Ces percussions, chimériques, toujours plus complexes et riches, une double pédale totalement maîtrisée, mêlées à des inspirations jazz ainsi que l’utilisation de sons – préenregistrés sur des éléments de batterie électronique – tribaux ou orientaux style tabla.

A cela, on peut ajouter les petits clins d’œil et autres références laissés tout au long de leur oeuvre, donnant encore davantage de profondeur aux compositions, et rendant l’écoute et l’analyse toujours plus amusante.

Dans le cas de cet album, j’ai pu remarquer, pour l’instant, un message de SOS en morse (…—…) à la guitare (donc ici des riffs identiques mais successivement trois courts, trois longs puis à nouveau trois courts) dans le morceau Invicible – racontant la détresse d’un guerrier – au moment où le chanteur prononce les mots « But here I am, where I end ». Aussi, dans la première musique de l’album, en plein milieu (vers 5:11 pour une musique durant 10:23) le chanteur prononce le mot « mitosis ». La mitose est le processus de division d’une cellule en deux cellules identiques. Cela prend encore plus de sens quand le fond immobile de la vidéo de cette musique représente deux couvertures de l’album mises face-à-face.

TOOL a notamment gagné en notoriété grâce à cela : les gens discutent de leurs trouvailles cachées çà et là dans leurs morceaux, écrivent des commentaires, partagent des analyses, réalisent des vidéos pour mettre en avant de possibles découvertes insolites volontaires placées par les artistes.

De gauche à droite : Danny Carey (percussions), Justin Chancellor (basse) Adam Jones (guitare) et Maynard James Keenan (chant).

Seulement, Fear Inoculum ne reste pas simplement sur ces acquis.

L’outil, plus travaillé que jamais

La qualité de la production et du mixage ainsi que les choix qui l’ont dirigés m’ont marqué dès l’écoute de la piste éponyme. Les percussions de Danny Carey sont bien en avant, les cymbales bien hautes, si bien qu’elles semblent voler, semblant ainsi être un des aspect les plus travaillés à ce niveau-là. On distingue là bien toutes les couches de son superposées de manière nette.

Beaucoup de détails se rajoutent à notre quatuor pour des pistes plus riches que jamais. Du synthétiseur, des sons numériques, des sons d’environnement naturels rajoutent à cette atmosphère psychédélique qui nous fait voyager tout au long de l’écoute. Nous avons à la fois ici des merveilles en termes d’écriture comme Invicible ou Culling Voices, et des passages qui ressemblent énormément à des improvisations, comme l’integralité de Chocolate Chip Trip, morceaux par ailleurs très amusants parce que chaotiques et incluant des sonorités absolument déjantées.

Les effets sur la voix du chanteur sont très présents, et loin d’évoquer les vocodeurs utilisés en permanence dans le rap actuel, elle permettent de complexifier l’environnement musical, de faire passer différentes émotions : étouffées, résonnantes, tassées…

13 ans, et du changement

Les pistes sont moins nombreuses et plus longues. La version « normale » de l’album, sans compter les bonus du format Deluxe, compte 7 pistes, dont 6 durant plus de 10 minutes. Le format est ainsi plus adapté aux plateformes de streaming ; fini les pistes qui ne servent qu’a introduire et donner de l’élan à la suivante, ainsi, toutes les pistes se suffisent à elles-mêmes. Aucune piste n’est à jeter, rien ne semble en trop, pas de passage à vide. Ce qui fait de Fear Inoculum l’album le mieux rythmé de la discographie de TOOL, le plus dense, le plus intense et celui où il est le plus facile de s’orienter.

Les californiens dans leur habitat naturel

Là où certains trouveront les pistes trop longues, je les trouve plus complètes. En effet, dans les productions précédentes, certains morceaux laissaient justement sur la fin, et semblaient trop courtes pour tout le potentiel qu’elles renfermaient. Ici, les morceaux évoluent plus lentement, les ponts et transitions font languir, les riffs ont le temps de raisonner en nous, les notes d’être appuyées, les lignes de basses de nous faire vibrer. Plus espacés que jamais, les mots de MJK ont une puissance inégalée.

Ce nouveau format plus long des compositions de TOOL, qui prennent plus leur temps, est quelque part la grande force de cet album.

L’outil, ce couteau suisse affûté

La polyvalence des musiciens et leur maîtrise variée de leurs instruments respectifs sont à leur sommet dans Fear Inoculum.

Maynard James Keenan est chanteur de trois groupes : TOOL, mais aussi A Perfect Circle ainsi que Puscifer. Musicalement, ces trois formations sont très différentes, y compris de la manière avec lesquelles le chant est traité, à la fois dans les techniques, dans l’intensité et dans la place qu’il occupe dans la musique. Ici, la performance est totale. MJK se donne à fond, et semble explorer, en seulement 6 pistes (Chocolate Chip Trip étant uniquement instrumentale), la totalité des techniques de chant dont il est capable, dont certaines manière de chanter qui étaient jusque là exclusive à son activité dans les autres groupes. On remarquera de manière générale un chant plus calme de sa part (excepté sur 7empest), pour bien aller avec l’ambiance plutôt hypnotique de cet opus.

Dernière tenue de MJK, qui nous a habitué – avec TOOL – depuis longtemps à porter en concert des tenues plus insolites les unes que les autres.

Les percussions sont encore plus fournies qu’elles ne l’étaient déjà ! On retrouvera dans cet album cloches, gong et de nombreuses percussions orientales que je n’ai pas pu identifier. Le morceau 7empest comprend un des passages les plus extrêmes de la carrière de Carey, à tel point qu’on croirait écouter Thomas Haake de Meshuggah (notamment grâce à l’utilisation surprenante d’une cymbale heavy china). Cette capacité à adopter aussi bien des jeux calmes qu’agressifs, solennels comme extrêmes, orientaux comme jazzy, est bien représentatif de cet album si varié, si complet.

Le setup de Carey pour cet album, une image vaut plus que des mots. Le gong n’est pas visible sous cet angle par ailleurs.

La basse de Chancellor est toujours un élément aussi jouissif de la musique de TOOL. On peut parfaitement entendre ces cordes épaisses vibrer, sans avoir besoin de tendre atrocement l’oreille, ni de mettre les basses au maximum sur son mélangeur ou encore de devoir mettre le son à un niveau douloureux. Frustrant de toujours l’écouter au dernier plan, le son épais et chaleureux du bassiste est un élément central dans ce qui fait une des grandes forces de cet album hypnotique et psychédélique.

Dans ce groupe l’utilisation de la basse est intelligente, elle ne sert pas juste à donner du relief à la double grosse caisse. Aux rôles multiples, cette capacité qu’à Justin Chancellor à faire sonner ses 4 cordes comme une guitare plus profonde lui permet d’ajouter du poids aux musiques comme de complexifier la mélodie.

Magistrale dans le morceau Pneuma, c’est surtout l’intro de Descending marquera au fer rouge vos tympans.

Adam Jones est fidèle à lui-même, armé de sa polyvalence et ses signatures rythmiques plus étranges les unes que les autres. Son jeu ne repose sur rien en particulier, mais plutôt sur la combinaison et l’utilisation de plusieurs techniques, alternativement, de ses propres mots « power chords, scratchy noise, chiming arpeggios, and a quiet minimalism ».

Mais pourtant, au-delà de certains ajouts mineurs, la guitare est probablement l’instrument qui surprendra le plus les habitués à l’écoute de cet album. Assez étrangement, la discographie de TOOL ne contient quasiment pas de solos de guitare. Fear Inoculum prend le contre-pied de ce qui a pu être établi par le passé à ce niveau-là, pour notre plus grand plaisir. Aussi, je ne me souviens pas avoir entendu dans un morceau de TOOL deux guitares simultanément, et pourtant, vous en entendrez deux dans Descending. Grande première, plus que surprenante, pas moins agréable.

Fear Inoculum est dans la droite lignée de ce que l’on a pu obtenir du groupe par le passé. Sans faire du réchauffé, TOOL a créé, encore une fois, une oeuvre unique et innovante, finement ficelée ; en plus d’être un voyage hypnotique et une bonne dose d’émotions brutes.

Plus qu’un outil, un symbole

Il n’y a que TOOL pour revenir après 13 ans d’absence et fournir un travail aussi complet, innovant et original. Et pourtant, la prise de risque n’est pas absente de l’équation ; certains trouveront cet album trop ennuyeux, au jeu de guitare trop insolite, le chant pas assez extrême, le morceau Chocolate Chip Trip trop What the Fuck, mais au final c’est simplement un parti pris artistique différent, qui ne peut pas convenir à tous.

Le plus impressionnant, pour ce groupe, reste d’avoir touché énormément de monde avec leur musique, si complexe qu’elle soit. TOOL n’est pas juste un groupe élitiste que seuls les initiés aux arts théoriques de la musique peuvent apprécier. A l’image de Pink Floyd (malgré The Wall délaissant bien ce côté bien expérimental et complexe) ils ont su conquérir des oreilles expertes comme néophytes.

Comme d’autre groupes de musique progressive, et à certains égards, comme beaucoup de groupes de rock et de metal, ce quatuor, offre un mélange subtile de musique savante et de musique populaire. Aussi belles que complexes, aussi puissantes que sophistiquées, aussi brutes que fines, ces compositions, dans leur excellence, touchent un public très éclectique. Autrefois réservée à une partie privilégiée de la population, la musique savante occidentale (« musique classique » étant un abus de langage) est aussi aujourd’hui incarnée dans les styles rock-metal, tout en remplissant des stades et participant à des festivals.

TOOL est une des manifestations de la métamorphose de l’art musical occidental contemporain, mêlant paradoxalement virtuosité, et popularité.

Nous sommes tous des marionnettes, Laurie. Je suis simplement une marionnette qui peut voir les ficelles.
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