Société

L’IA dans la culture occidentale, des prémices à aujourd’hui

8 juillet 2019

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L’IA dans la culture occidentale, des prémices à aujourd’hui

Nous vivons dans des temps de grands bouleversements induits par des avancées technologiques ayant une influence grandissante sur de nombreux aspects de notre quotidien. L’Intelligence Artificielle s’est immiscée peu à peu dans nos vies dans des domaines variés tels que l’éducation, la santé, l’agriculture… au point de devenir un des enjeux centraux des prochaines années. 

Cependant, le concept d’Intelligence Artificielle est loin d’être récent. Le désir d’augmenter ses capacités via la technique ou d’insuffler la vie aux objets est présent dans les imaginaires des cultures occidentales, japonaises et juives. Que ce soit par la magie, la science, la religion ou l’illusion, nous avons toujours été intrigués par la création artificielle du vivant. Entre désir d’augmenter sa puissance et angoisse des conséquences d’une potentielle fuite en avant incontrôlable, ces émotions mitigées ont parsemé des œuvres qui ont imprégné les âmes des individus de ces cultures.

Je vous propose un tour d’horizon de l’imaginaire occidental et de montrer comment la tentation d’animer l’inanimé fut présente tout au long de notre histoire.

Dans la Grèce antique

Dans son ouvrage, Gods and Robots : Myths, Machines, And Ancient Dreams of Technology, l’historienne des Sciences de Sanford University, Adrienne Mayor, revient sur les mythes grecques mettant en avant cette volonté de créer une vie intelligente et comment les avancées scientifiques ont toujours été précédées par l’imagination.

Sous la plume d’Homère, Héphaïstos, dieu du feu, de la forge, de la métallurgie et des volcans, est sûrement le créateur le plus prolifique. Dans l’Iliade, il se confectionne deux servantes pour l’assister.  « Elles pouvaient parler et penser » (Homère, Iliade 18, 418-419).

Illustration des deux servantes en or d’Héphaïstos par John Flaxman (1755 – 1826)

Dans d’autres textes du même auteur, il surenchérit avec six « charmeuses » faites d’or, deux chiens gardiens du palais d’Alkinoos, un chien destiné à Zeus du nom de Pollux, des taureaux donnés à Aiètès, des chevaux forgés pour le char des Cabires, un aigle fabriqué pour Zeus et enfin un géant de bronze, Talos, alimenté par le sang des dieux, qu’il laissera à Minos ou à Europe pour garder l’île de Crète.

Talos, le robot protecteur géant

Ce dernier est sûrement sa création la plus célèbre, ou du moins celle qui traversera le temps le plus efficacement, jusqu’à ce que dernièrement l’armée américaine nomme sa tenue de combat militaire innovante, Talos (Tactical Assault Light Operator Suit).

Talos (Tactical Assault Light Operator Suit)

Une autre de ses créations les plus notables est Pandore, la première femme « fabriquée et non-née ». Façonnée dans l’argile par Héphaïstos pour Zeus qui lui avait demandé un « kalon kakon » (beauté démoniaque), ce dernier l’offrit à Épiméthée dans le but de punir les humains d’avoir accepté l’offrande de son frère, Prométhée, qui avait volé le feu sacré du savoir pour le donner aux humains. Ce dernier avait d’ailleurs mis en garde Épiméthée contre les intentions de Zeus et lui avait fait promettre de refuser tout présent venant de lui.

Prométhée tentant d’empêcher Épiméthée d’accepter Pandore, par Hermann Julius 1833-1894.

Le nom de Pandore restera célèbre pour avoir éxécuter la vengeance de Zeus, ouvrir la boite contenant tous les maux de l’humanité, notamment la Vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Famine, la Misère, la Folie, la Mort, le Vice, la Tromperie, la Passion, l’Orgueil ainsi que l’Espérance. Elle sera ainsi représentée sur les vases avec les bras le long du corps et peu expressive.

Pandore, au milieu

Comme souvent, la fiction influençant les penseurs, on retrouve ce concept dans un texte d’Aristote tiré de La Politique où il s’appuie sur la poésie d’Homère afin d’imaginer un monde d’Intelligence Artificielle pour la première fois :

« Si chaque instrument, en effet, pouvait, sur un ordre reçu, ou même deviné, travailler de lui-même, comme les statues de Dédale, ou les trépieds d’Héphaïstos, « qui se rendaient seuls, dit le poète, aux réunions des dieux » ; si les navettes tissaient toutes seules ; si l’archet jouait tout seul de la cithare, les entrepreneurs se passeraient d’ouvriers, et les maîtres d’esclaves. »

Aristote, La Politique

Période médiévale gothique

Plus près de nous, au Moyen-Âge, tout particulièrement pendant l’ère gothique, les Occidentaux continuent de s’amuser de ce genre de fables. Pendant cette période qui aime à brouiller la limite entre la mort et la vie, dans un autre style, l’inanimé se ranime sous les traits du vampire ou du fantôme.

Dans le même temps, l’alchimie, initialement apparue en Chine au IVème siècle avant JC, progresse dans le monde occidental après un passage par l’Égypte gréco-romaine et le monde arabo-musulman. Une des quêtes des alchimistes est la prolongation de la vie via un « élixir de longue vie ». Cette discipline connaîtra une croissance stable jusqu’au début de l’époque moderne avant d’être relayée au rang de pseudoscience par la théorie atomique de John Dalton et la conservation de la masse d’Antoine Lavoisier.

La Renaissance et le mythe de Faust

L’homme phare de la renaissance en termes d’invention est très sûrement Leonard de Vinci. Le génie italien avait conçu un proto-robot dès 1495 utilisant pour base une armure de chevalier. Il disposait de la capacité de se lever, s’asseoir, agiter les bras, ouvrir et fermer la mâchoire ou encore tourner la tête, grâce à un système ingénieux de poulies et de cables. Sa bouche émettait également des sons grâce à un mécanisme de percussion placé en haut du torse.

Le chevalier robot de Leonard de Vinci

Le mythe de Talos resurgit également sous la plume d’Edmund Spenser et son poème La reine des fées, qui se voulait être une suite de douze livres mettant en avant une vertu différente telle que pensée par Aristote. Un des personnages répondant au nom de Talus, l’écuyer du chevalier Arthegal, est un androïde protecteur, un chevalier de fer à l’allure humanoïde.

Sir Arthegal, Le chevalier de la Justice, avec Talus, l’Homme de Fer, 1778, par John Hamilton Mortimer 1740-1779

Il serait impossible de parler de l’Intelligence Artificielle sans comprendre les motivations profondes qui sous-tendent cette quête. Il me semble que l’œuvre de fiction ayant le mieux capturer ces pulsions est le mythe de Faust. D’abord paru de façon anonyme en 1587 en allemand, le mythe de Faust sera repris à son compte par Goethe et connaîtra rapidement des traductions dans diverses langues, devenant ainsi une œuvre fondatrice de l’imaginaire européen.

Faust et Mephisto, gravure de Tony Johannot

Le thème central de cette histoire est la volonté de dépasser sa condition d’être humain, accéder à tous les plaisirs que le monde peut offrir et percer tous les mystères dont il regorge. Mais rien n’est gratuit. Afin d’y accéder, le docteur Faust, personnage désabusé, accepte un pacte avec le Diable à qui il devra donner son âme et être damné une fois son désir de savoir et de pouvoir satisfait. Philippe Fénelon qualifiera l’oeuvre de « drame poétique » où « les scènes de la vie du héros expriment le tragique de la destinée »

La nature ne livre pas ses secrets, la science est vaine, la religion ne répond à rien, la sensualité est éphémère, la vie familiale est insipide, l’art n’apporte qu’un semblant de satisfaction… Refusant tout compromis, sceptique et désabusé, Faust rompt avec l’ordre établi pour échapper au doute et se laisse convaincre par un Méphistophélès brutal, ironique et condescendant, qu’il atteindra son but en lui livrant son âme.

Philippe Fénelon

Par bien des côtés, la quête de l’IA relève de cette volonté faustienne d’étancher sa soif de savoir et de pouvoir par la possibilité d’augmenter ses capacités cognitives. Si les progrès en matière de prolongement de la vie pourraient étendre le pacte au-delà de la limite des 24 ans de l’histoire initiale de Faust, il ne faudrait toutefois pas perdre le sens du tragique. Devenir un Homme-augmenté ne permet pas de se passer d’humilité, cette dernière ne consistant pas à s’auto-diminuer mais résidant dans l’acceptation du fait que tout notre travail peut-être anéanti en un instant, aussi puissant qu’on puisse devenir.

L’imaginaire occidental sous l’impulsion des révolutions industrielles

La première Révolution industrielle marque l’avènement de la machine sous l’impulsion de découvertes scientifiques croissantes. Entre 1770 et 1870, on voit apparaître les usines, les machines a vapeurs et les chemins de fers. Le progrès est lancé et il ne tardera pas à faire partie intégrante de l’imaginaire européen.

Dans le roman gothique, Frankenstein ou le Prométhée moderne, de la nouvelliste anglaise Mary Shelley, il prend les traits inquiétants d’une créature faite de chaires mortes assemblées à laquelle le docteur Victor Frankenstein insuffle la vie. Face à la monstruosité de son oeuvre, le scientifique l’abandonne à son sort. Rejeté par la société, il se vengera. L’auteur nous met en garde, à trop vouloir jouer au savant fou, on pourrait se brûler les doigts.

Frankenstein observant les premiers signes de vie de sa créature, gravure de W. Chevalier présente dans la première édition du livre de 1831

On retrouve cette pensée dans la peur de ce qu’il adviendrait pour le genre humain si on parvenait à créer des machines douées d’intelligence supérieure. Ce que Vernor Vinge appellera plus tard la « Singularité », que Ray Kurzweil, le pape du transhumanisme, reprendra à son compte en parlant d’Intelligence Artificielle de type 4. C’est à dire une IA qui, en plus d’être capable de se représenter le monde grâce à une connexion de neurones artificiels effectuant des calculs élémentaires et d’avoir la particularité de posséder une mémoire et la capacité de penser de façon transversale, aurait une pleine conscience de soi-même et pourrait produire un comportement intelligent.

Mais avant Vernor Vinge, cette pensée qu’un jour la machine dépassera l’Homme est présente sous la plume de Samuel Butler dans le contexte de la Seconde Révolution industrielle qui s’étend 1870 à 1945 et voit l’arrivée de l’aviation, de l’automobile, de l’électricité et de la téléphonie. Dans une nouvelle écrite en 1872, Erewhon, l’auteur britannique, sous l’influence des découvertes de Darwin, imagine pour la première fois comment, par le principe de la sélection naturelle, des machines intelligentes pourraient in fine prendre le pas sur l’humanité.

La machine, l’automate, imprègnent de plus en plus notre culture. En 1870, sur une musique de Léo Delibes, le chorégraphe Arthur Saint-Léon imagine le ballet Coppélia mettant en scène le conte d’Hoffmann L’Homme au sable dans lequel Frantz est fasciné par la silhouette de Coppélia, aperçue derrière la fenêtre de l’atelier du savant Coppélius, qui n’est en fait qu’un automate.

Plus tard, le terme « Robot » apparaitra pour la première fois dans l’ouvrage R.U.R de Karel Čapek en 1920. R.U.R, signifiant, Rossum’s Universal Robots, dépeint l’histoire d’une fabrique de robots si réalistes qu’ils peuvent expérimenter une large palette d’émotions incluant la colère. Cette capacité sonnera le début de leur révolte face à leur condition d’exploités. Allégorie du prolétariat tuant la bourgeoisie, les robots ne laissent qu’un humain en vie, un artisan leur permettant de se reproduire. Amusant à noter, ce qui confère un avantage à ces robots, impossible à différencier des humains, est leur homogénéité « ethnique » qui leur permet de s’unir plus facilement.

Affiche Metropolis

On retrouvera le robot dans d’autres fictions comme Metropolis de Fritz Lang, Le magicien d’Oz de Victor Flemming ou encore I,Robot d’Isaac Asimov en 1950, où ce dernier invente les 3 lois de la robotique qui doivent assurer la cohabitation avec les robots à l’avantage des humains :

  • Première Loi – Un robot ne peut blesser un être humain ni, par son inaction permettre qu’un humain soit blessé.
  • Deuxième Loi – Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi.
  • Troisième Loi – Un robot doit protéger sa propre existence aussi longtemps qu’une telle protection n’est pas en contradiction avec la Première et/ou la Deuxième Loi.

Trois lois qui seront évidemment transgressées pour les besoins de la narration.

L’IA dans les oeuvres contemporaines

La créativité sans fin des Occidentaux les amènera à imaginer de nombreux scénarios que pourrait emprunter l’IA, certains causant notre destruction. Cette élément narratif, Thierry Berthier le définit comme le « point Godwin de l’IA » qui consiste en ce moment où l’IA se retourne contre son créateur ou l’humanité tout entière. Il l’énonce ainsi « Il existe un instant dans le film à partir duquel les intérêts et les objectifs de l’IA divergent de ceux des personnages avec lesquels le public s’identifie« .

Il définit alors trois types de films :

  • Type 1 – Ceux où le point Godwin de l’IA est atteint dès le début – Terminator (1984), I, Robot (2004)
  • Type 2 – Ceux, moins manichéens, où l’IA devient envahissante, aliénante, totalitaire ou destructrice au fil du film – Transcendance (2014), 2001 l’Odyssée de l’espace (1968), I Am Mother (2018)
  • Type 3 – Ceux où l’IA est un soutien indéfectible ne se retournant jamais contre les intérêts humains – Interstellar (2014)

Dans un prochain article, nous reviendrons plus longuement sur le film I am Mother, sorti récemment, qui utilise un « Point Godwin de l’IA » de type 2, rarement porté sur grand écran.

Cette crainte d’une IA se retournant contre les intérêts humains est une crainte tout occidentale, que l’on ne retrouve très peu dans l’imaginaire japonais où les robots tendent à être des auxiliaires. Depuis la conférence de Darthmouth qui a vu officialiser le nom d’Intelligence Artificielle, la place des robots et de l’IA comme élément narratif se veut grandissante dans nos productions, fluctuant à la fréquence des printemps et hivers de l’IA. Nous sommes actuellement dans un printemps et il y a peu de chances que l’intérêt pour cette technologie décroisse tant les implications commerciales et militaires sont importantes.

Les pieds sur Terre, celle de mes ancêtres, mais la tête dans les étoiles que j'aimerais voir explorées par mes descendants. Passionné par l'infiniment grand et l'infiniment petit. Amateur de Tit-for-Tat... c'est du langage à peine codé, ceux qui doivent comprendre comprendront.
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