« Les verts veulent un contrôle et un pouvoir sur les autres » – Michael Shellenberger

Politique Science Société 1 octobre 2019

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« Les verts veulent un contrôle et un pouvoir sur les autres » – Michael Shellenberger

Michael Shellenberger est un auteur et militant écologiste américain se réclamant de l’écomodernisme qui voit en la technologie la solution à la préservation de l’environnement. Initialement antinucléaire, il documente dans plusieurs conférences comment son point de vue a évolué à l’encontre de cette technologie pour en devenir un de ses plus fervents soutien. Nommé en 2008 par le Time parmi les « Heroes of the environment », il tentera finalement une aventure politique en annonçant sa volonté de devenir gouverneur de Californie en 2018 sous la bannière du parti Démocrate. Il nous fait aujourd’hui l’honneur de répondre à quelques Questions pour Rage.

Michael Shellenberger

Rage – Dans vos article Danger’s Deliverance et The Bigotry of Environmental Pessimism vous critiquez l’éducation surprotectrice qui éloigne les enfants du danger et le pessimisme des écologistes qui interdisent d’envisager des solutions contre le RCA (nucléaire et pourquoi pas les géo-ingénierie). Ces deux phénomènes ne sont-ils pas les symptômes d’un mal plus profond, une aversion à la prise de risque et à l’usage du pouvoir, une sorte de tétanie mortelle face aux défis du RCA et à l’épuisement des énergies fossiles ?

Michael Shellenberger – Tout le monde veut un environnement sûr et propre, et le premier mythe est que les verts et les progressistes le veulent plus que la plupart des gens. Ce qu’ils veulent vraiment, c’est un contrôle et un pouvoir sur les autres, riches et pauvres, puissants et faibles. Rappelons que le prince Harry, cet été, a donné des cours à ses camarades lors d’une retraite privée de Google sur une île italienne, pieds nus. C’est un coup de force contre les autres de sa classe. Il disait qu’il avait des inquiétudes et des idées uniques quant au péril auquel la planète devait faire face qui n’était pas partagés par les autres. Il affirmait son autorité morale sur eux. Dans d’autres cas, les élites revendiquent leur autorité morale et donc leur pouvoir sur les classes inférieures, en particulier dans les pays en développement. Une grande partie du comportement de l’Europe à l’égard de l’Afrique en ce qui concerne non seulement le changement climatique, mais aussi l’aide au développement doit être comprise comme un nouveau moyen de contrôler les ressources, les économies et les populations humaines que l’Europe a ostensiblement abandonnée après la Seconde Guerre mondiale.

R – En France, autrefois le pays du nucléaire, 86% des jeunes croient que les centrales atomiques contribuent au réchauffement climatique. Comment envisager l’avenir de la protection de l’environnement et de la démocratie face à un tel niveau de désinformation ?

MS – La désinformation sur les forêts tropicales, le changement climatique et l’environnement provient de la laïcisation croissante des sociétés occidentales et de l’échec du communisme en tant que principal projet de gauche après la Seconde Guerre mondiale. La plupart des gens ne peuvent tolérer la vision athée, y compris ceux qui se croient athées, ou du moins légèrement athéistes (laïques). Ils cherchent donc à créer de nouveaux systèmes de signification avec leurs propres dieux, prêtres et apocalypses. Sous le marxisme, ce fut la lutte des classes, les partis et intellectuels communistes et socialistes, et la révolution. Après la fin de la guerre froide et le discrédit du marxisme et du communisme, les laïcs se sont tournés de plus en plus vers l’environnementalisme, qui considère la nature comme un dieu, les environnementalistes et les scientifiques activistes comme les prêtres, et le changement climatique, la déforestation et d’autres phénomènes comme des signes de la fin du monde alors qu’il n’existe que peu de preuves que ces problèmes, certes très graves, seraient apocalyptiques.

Heureusement, il devient de plus en plus facile de débunker ces mythes grâce aux réseaux sociaux. Après avoir débunké le mythe de « l’Amazonie poumon du monde », par exemple, la plupart des médias traditionnels ont publié des articles corrigeant leur couverture antérieure. Le désir de raconter des histoires apocalyptiques restera évidemment fort. Les gens veulent se présenter comme des héros dans une bataille épique contre les forces du mal qui détruisent la planète, que ce soit en s’identifiant aux personnages de « The Avengers » ou en terrifiant amis et famille sur les médias sociaux en retranchant des histoires d’apocalypse sur le climat. Mais je pense qu’avec le temps, les gens plus calmes prévaudront et nous commençons toujours à voir un retour à une vision plus réaliste des problèmes environnementaux.

R – En analysant les performances environnementales des pays en fonction de leur PIB, on remarque qu’il existe un découplage entre le niveau de richesse et l’impact sur l’environnement. Ce fait n’est jamais évoqué par les écologistes qui soutiennent plus ou moins ouvertement la décroissance, qu’en pensez-vous ?

MS – Le découplage le plus important se situe entre la reproduction et la survie de la famille. Depuis les années 1970, le taux de natalité mondial a diminué. En effet, plus un pays est riche, c’est-à-dire que plus un pays est développé, plus le taux de natalité baisse. Quand un pays se développe, de plus en plus de familles n’ont plus besoin d’avoir des enfants pour assurer leur survie économique car les familles n’ont pas besoin de faire autant de travail manuel et parce que les familles ont accès à des équipements et infrastructures modernes permettant de réduire la mortalité infantile.

Maintenant, considérons l’utilisation des terres. Les petites exploitations non industrielles sont inefficaces, alors que les exploitations industrielles utilisent beaucoup mieux, proportionnellement, les terres. Engrais, tracteurs, irrigation – l’agriculture industrielle moderne réduit de moitié l’utilisation des terres par personne. Et cela donne plus de nourriture. Les gens luttent contre ce paradoxe, mais pour nourrir plus de gens, nous avons besoin de plus, pas de moins, d’agriculture industrielle, car elle est si efficace qu’elle commence à dissocier l’impact environnemental de l’activité humaine de l’activité économique humaine. Mais comme les environnementalistes des pays riches détestent souvent l’idée d’une « agriculture industrielle », ces mécanismes de découplage sont ignorés, voire rejetés.

Enfin, la consommation d’énergie d’un pays augmente fortement avec l’industrialisation et la production manufacturière. C’est la condition essentielle d’un développement national durable. Lorsque les environnementalistes des pays riches souscrivent à des plans énergétiques prévoyant des gels ou des réductions de la croissance mondiale de l’énergie, ils condamnent implicitement les pays en développement à stagner, voire à décliner. Ce destin tragique pour les pays en développement est nécessaire et inévitable, car ils ont déjà rejeté le nucléaire, qui est la technologie la plus importante pour augmenter les approvisionnements énergétiques tout en réduisant l’empreinte environnementale. Ainsi, sans permettre le nucléaire, la seule solution qui reste dans l’esprit des environnementalistes des pays riches est de refuser aux autres ce qui leur a permis de devenir riches.

R – Vous ne semblez pas alarmé par la démographie importante de nombreux pays pauvres, notamment de la quasi-totalité de l’Afrique subsaharienne et du monde musulman. Pourtant en Europe nous constatons que leur croissance économique n’est pas à la hauteur de leur démographie. Vous pensez qu’ils peuvent trouver les solutions adequat en terme d’infrastructures et d’agriculture ?

MS – Non, je ne m’inquiète pas de la taille de leur population. Selon ma réponse précédente, le développement est le seul moyen de soutenir une population de toutes sortes, car il fournit plomberie, lave-linge, élimination des ordures ménagères, logement, transport… la liste pourrait s’allonger. De manière cruciale, ces changements matériels libèrent les femmes des exigences écrasantes du travail ménager obligatoire et leur permettent de choisir le nombre d’enfants qu’elles souhaitent avoir plutôt que d’avoir plus d’enfants pour élargir les ressources de travail de la famille. Je vois donc des possibilités incroyables de libération humaine dans des endroits comme l’Afrique subsaharienne, dans la mesure où elles sont autorisées à se développer, avec énergie, infrastructures et richesse.

Si, dans les pays riches, nous voulons soutenir la libération des femmes et la protection de l’environnement naturel, nous devons soutenir la construction d’usines, de villes, de centrales électriques, de routes et d’autres éléments des infrastructures modernes dans les pays pauvres. Ce travail devrait être fait par les gouvernements et par les consommateurs. Les personnes qui aiment fortement la nature ne devraient pas se sentir coupables de consommer des vêtements de pays pauvres, par exemple. Au contraire, elles devraient acheter plus de vêtements, car la fabrication de textiles a été et reste la meilleure façon pour les pays pauvres de développer, d’offrir des revenus suffisant aux jeunes femmes leur ouvrant de nouvelles opportunités pour elles et leur famille, et pour que les pays eux même financent leur développement.

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