L’échec d’une prophétie : psychologie des illuminés

L’échec d’une prophétieWhen prophecy fails de Leon Festinger, Henry W. Riecken, Stanley Schachter — voici le titre français d’un ouvrage majeur de la psychologie sociale, fruit d’une période — les années 50 — où cette discipline était incroyablement productive. C’est en effet durant ces quelques années que nous voyons apparaître un tas d’ouvrage et d’expériences qui ont fondé cette discipline et qui restent aujourd’hui encore très ancrés dans la culture populaire (les expériences de Solomon Asch, celles de Stanley Milgram, ou encore la fameuse de Stanford, par exemple). Parmi les trois auteurs de ce livre, nous trouvons d’ailleurs Léon Festinger, qui publia, peu de temps après, sa très populaire Théorie de la dissonance cognitive.

L’échec d’une prophétie est donc un livre de psychologie sociale qui relate l’aventure passionnante d’un groupe de chercheurs plongé dans une étude de terrain parfaitement épique, au cœur d’une secte millénariste en attente de la fin du monde. Réalisée en infiltration, nous suivons nos trois auteurs-psychologues et leurs étudiants dans un récit passionnant et digne d’un film d’espionnage. Cette opération d’infiltration était une opportunité incroyable pour nos chercheurs, qui, à cette époque, étudiaient précisément les réactions des groupes sociaux lors des prophéties non-réalisées.

Lorsqu’ils découvrirent, dans un journal local, la tribune de Marian, une médium recevant des messages d’un autre monde, annonçant un cataclysme planétaire pour la date du 21 décembre 1954, ils prirent contact et entamèrent leur étude sous couvert. C’était l’occasion rêvée de tester leurs hypothèses. Jusqu’à présent, ils n’avaient pu réaliser qu’une étude rétrospective, basée sur des archives inégalement fournies. Les auteurs allaient donc prendre contact avec un petit groupe de personnes convaincues qui gravitait autour de cette médium, et réaliser une véritable étude prospective.

Il est important de comprendre que la volonté de nos chercheurs n’était pas seulement d’observer ces personnes et d’attendre de voir leurs réactions et leurs pensées. Il s’agissait avant tout de tester un modèle conçu au préalable, remplissant certaines conditions et réalisant des prédictions. De ces différentes conditions, des axes sont dégagés afin de guider les observateurs. Ils devront évaluer, pour chacun des individus, leurs degrés de conviction, d’engagement, et de prosélytisme. En effet, selon leur théorie, si les individus sont suffisamment convaincus, engagés, et intégrés dans un groupe social, alors la contradiction de leur croyance devrait entraîner un renforcement de leur conviction et de leur attitude prosélyte.

Ce livre est un véritable récit, romanesque, tragique et parfois drôle. Il aurait vraiment été un bon script pour le cinéma, avec ces répliques cultes et sa tension dramatique. Pour en parler sans être trop long, je suis parfois obligé de faire quelques raccourcis et de simplifier un peu les subtilités du récit, vous m’en excuserez. Sachez que, malheureusement, la traduction française est assez difficile à trouver à un prix correct, mais que l’original, rééditée plus récemment, est très accessible avec un niveau d’anglais de niveau lycée.

L’échec d’une prophétie se lit donc comme un roman, avec ses situations cocasses et ses personnages attachants. Les gens qu’on y rencontre ne sont pas fous, ni marginaux. Marian, la médium, est une personne normale, banale — presque trop — bien que baignant dans la culture ésotérique new-age et la dianétique (scientologie) depuis plusieurs années. En revanche, d’autres protagonistes, comme le couple Armstrong, et spécialement l’homme, Thomas, présente un profil très intéressant.

Thomas Armstrong, le docteur Armstrong, est médecin, il travaille dans un service de santé d’une université. Il n’est pas beaucoup décrit dans le texte mais il transparaît comme charismatique, grand, dans la force de l’âge. C’est un homme convaincu et convainquant, cultivé et curieux. Autour d’eux, quelques personnes qui gravitent, pas si nombreuses, quelques petites dizaines, plus ou moins convaincues et engagées.

Leur système de croyance est un mélange hétéroclite de voyance, de développement personnel, de croyances ufologiques, de religion chrétienne et d’autres éléments divers. C’est ce qu’on peut appeler le new-age. On n’est troublés de découvrir que ces croyances, que l’on retrouve aujourd’hui sur YouTube ou dans nos sectes actuelles, étaient exactement les mêmes à cette époque. Ce système de pensée diffus et hétéroclite permet tous les arrangements et toutes les improvisations. Nous suivons donc différents petits groupes de croyants, “chercheurs de vérités” (un groupe, présidé par le docteur Armstrong, s’appelle justement les seekers), à travers leurs réunions privées. Nous observons comment ils font correspondre leur propre vie personnelle avec leur croyance terrible d’une fin du monde qui approche rapidement. Très rapidement même, puisque les observations commencent tardivement, vers le mois de septembre et s’intensifient au fil des semaines, jusqu’à la date redoutée et attendue.

Grâce aux différents messages reçus, en écriture automatique, par notre medium, nous en apprenons un peu plus sur la prophétie elle-même et sur le système de croyances. Précisons que d’autres canaux, notamment d’autres mediums, viendront s’ajouter au fil du récit.

Il est à noter que les chercheurs distinguent bien ces deux choses (le système de croyances en lui-même et la prophétie du 21 décembre), et tentent d’évaluer, pour chacun des adeptes, l’adhésion aux croyances d’un côté, et la conviction en la prophétie millénariste de l’autre. La présence des ovnis et des extra-terrestres est capitale, puisque selon Marian, les êtres venus d’ailleurs viendront sauver “ceux qui devront l’être”, au tout dernier moment, en les attirant dans leurs soucoupes volantes.

La tension s’accroît au fil du récit et des jours et c’est spécialement les deux dernières semaines qui seront les plus denses pour notre groupe d’observateurs. Certaines situations vont donner lieu à des moments drôles et inattendus, notamment la fois où Marian s’adresse à un des auteurs pour lui annoncer qu’il devra, cette fois-ci, diriger la séance et discourir face au groupe. Dans un souci de ne surtout pas influencer les auditeurs (n’oublions pas, c’est une étude scientifique, les auteurs tâchant d’être les plus passifs que possible), le psychologue sous couverture, une fois devant l’assemblée, va se fendre d’une réplique très inspirée : “Let us meditate“… Une belle dérobade mais qui, en réalité, entraînera beaucoup plus d’événements qu’il ne l’aurait souhaité.

Une autre fois, alors que la tension ne cesse de monter et que seules quelques heures les séparent de la date butoir, les adeptes se trouvent forcés de retirer tous les éléments métalliques de leurs vêtements, chaussures, ceintures, et même, soutien-gorge. La faute au vaisseau extra-terrestre et au voyage spatial pour qui cela poserait problème. Alors que le groupe commence à découper ses blousons et arracher ses ceintures, l’un des auteurs tremble en pensant à ses implants dentaires… Il échappera heureusement au supplice.

Tout le livre est plein de ce genre de situations à la fois drôles et tragiques. L’action va finir par se centrer sur la maison de Marian, habitée par quelques fidèles, alors que leur folle histoire se répand dans la presse et que le monde extérieur parait de plus en plus éloigné et hostile. Le docteur perd son emploi, d’autres démissionnent, vendent leurs biens ou dilapident leurs économies. Le téléphone sonne à répétition ; des curieux, des journalistes, ou des blagueurs que nos protagonistes prendront trop souvent au premier degré. Le groupe en viendra à se donner en spectacle, dans le jardin, en chantant pour attendre l’arrivée d’une soucoupe volante, entouré de près de deux cents personnes médusées.

Grand moment du récit, le docteur Armstrong tiendra un discours fort et galvanisant : “J’ai coupé tous les liens, j’ai brûlé tous les ponts, maintenant je n’ai plus le choix, je dois croire.” Il nous permet de comprendre les mécanismes terribles de l’escalade d’engagement et de la dissonance cognitive. Dans ce discours, il y a tout ce qu’il faut comprendre de la croyance et de la persévérance dans l’erreur.

Ces individus ne sont pas fous ; d’ailleurs, après toute cette histoire, une expertise psychiatrique sera menée sur le docteur Armstrong, qui confirmera sa bonne santé mentale. Sachez d’ailleurs qu’il n’est pas le seul membre du groupe à posséder un long cursus universitaire puisqu’il se trouve aussi être un biologiste, chercheur respecté et publiant dans de véritables revues. Les profils sont parfois très différents, avec souvent de très jeunes gens. Il y a des gens très bien intégrées dans la société comme le couple Armstrong et leurs trois enfants, mais aussi d’autres profils plus marginaux, des jeunes un peu paumés, déclassés. Tous ont leur raison de croire.

Bien sûr, la prophétie ne s’est pas réalisée. Aucune soucoupe n’est venue, aucune inondation n’a ravagé la région et le monde, comme le prédisait la prophétie. On suit, heure par heure, les débats internes, les rivalités, les doutes de chacun. On voit comment le groupe tente de rationaliser les échecs de leurs croyances. Les prédictions et théories de nos chercheurs sont bien confirmées. La foi se retrouve renforcée au sein du groupe irréductible, le prosélytisme se manifeste plus fort après l’échec d’une prophétie.

À la fin de L’échec d’une prophétie, les auteurs listent à nouveau l’ensemble des adeptes pour résumer le parcours de chacun, à travers les axes d’observation définis au préalable (conviction, commitment, proselyting, social support). On constate que ceux qui ont vécu l’échec de la prophétie en dehors du groupe, même s’ils étaient assez convaincus à la base, n’ont pas eu le même comportement que ceux qui ont bénéficié du soutien social du groupe. Cela nous fait comprendre que la croyance n’est pas qu’une affaire de conviction, elle est aussi faite d’une très forte composante sociale.

On note aussi que, même si certains ont remis en doute, ou même ont délaissé leur croyance envers les prédictions de Marian Keech, il semble toujours très difficile de remettre en question ce système de croyances extrêmement diffus et donc très résilient. Par exemple, un des membres du groupe, fin connaisseur des doctrines ésotériques, finira par rejeter le groupe en le taxant d’amateur et en qualifiant Marian de mauvaise médium. Pour lui, au fond, rien n’est à jeter, ni les ovnis, ni la voyance, ni tous le discours new-age ; mais pour lui, ce n’est simplement pas assez.

Il est évident que d’un point de vue de la méthode scientifique, cette expérience est mauvaise. En fait, elle est plutôt anecdotique, et son protocole est catastrophique. En tout, trois professeurs et cinq étudiants ont infiltré des groupes qui n’ont jamais rassemblé plus de quelques petites dizaines de personnes. À plusieurs reprises, les observateurs ont été forcés d’influencer le cours de l’expérience. Leur seule présence suffisait parfois à guider les adeptes dans une certaine direction. Néanmoins, cette expérience reste historique.

Premièrement, les auteurs étaient très conscients des limites de celle-ci, et c’est pour cela qu’ils ont joint à l’ouvrage un appendice méthodologique qui discute précisément de ces questions avec beaucoup d’honnêteté (je n’ai jamais vu ça dans mes anciennes lectures pseudo-scientifiques). Ce chapitre est essentiel et capital dans le cadre d’une démarche rigoureuse et scientifique.

Deuxièmement, comme cela est très bien dit dans la préface signée par Aronson (un autre grand chercheur en psychologie sociale), il est important de juger des travaux dans leur contexte. Certes, l’expérience, malgré toute la volonté de rigueur, n’a pas pu être très sérieuse, mais les travaux qui ont suivi, les voies qu’elle a ouvertes, ont toujours renforcé les intuitions de Festinger et ses collègues.

Comme je vous l’ai dit, L’échec d’une prophétie m’a passionné et j’aurais les ressources pour en parler très longuement, mais à ce compte, autant vous conseiller d’aller directement vous y plonger !

Ce que je retiens de L’échec d’une prophétie, c’est qu’on dit : errare humanum estsed perseverare diabolicum (l’erreur est humaine mais persévérer est diabolique) ; et qu’il n’est rien de plus faux. À la lecture de ce livre et à la lumière de mon expérience personnelle, je dirais au contraire qu’il s’agit d’un trait bien trop humain.

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