Le Metal, philosophie de l’équilibre et du progrès

Musique 15 juillet 2019

author:

Le Metal, philosophie de l’équilibre et du progrès

Depuis que le metal existe, il est sujet à controverses, lynchages et couvertures médiatiques peu honnêtes, à part dans certains pays scandinaves. Pour un genre musical qui existe depuis une bonne cinquantaine d’années, on a l’impression que le regard que lui portent ceux qui n’y sont pas familiers n’évolue que peu, voire pas du tout.

Il y a des raisons à cela. Ces raisons font que le metal est metal.

John Campbell (bassiste) et Randy Blythe (vocaliste) de Lamb of God

L’exception metal

Il y a des genres musicaux comme le punk ou le rap qui sont transgressifs par leur propos et/ou qui trouvent leur origine dans une mouvance de « rébellion sociale » propice à la « contestation » du « système ». Artistes et consommateurs de ces genres cherchent à s’inscrire en permanence dans une sorte de contre-culture. Bien que l’un ait disparu et l’autre soit largement devenu mainstream.

La musique metal, de manière générale, appartient à une sorte de dissidence musicale et artistique permanente. Il y a quelque chose de foncièrement différent dans ce qui fait que ce style n’a pas sa place dans la musique populaire.

Toujours décrié par les médias, dénoncé par les sphères religieuses et peu visible dans la pop-culture, comparé à d’autres genres (rap, rock, R&B), le metal reste à l’écart.

Le metal est une culture à part entière, c’est à dire qu’elle a une esthétique, des valeurs, une vision du monde qui la sous-tend.

Naturellement repoussant

Le metal est dur, agressif, rapide, brutal, violent, lourd. Il est repoussant, transgressif, inaccessible. Les paroles sont au moins sombres et évoquent souvent des émotions négatives (tristesse, regret, colère, peur …), abordent des thèmes généralement lugubres, sombres ; les mots sont criés, hurlés, grognés et peu intelligibles. On ne peut pas danser dessus, le chanter avec ses amis ou sa famille en voiture, en jouer en spectacle de fin d’année à l’école ou le voir dans un jingle d’émission ou dans une publicité (à part pour le tourner en dérision ou évoquer des émotions négatives justement).

Meshuggah, groupe au combien emblématique du genre. Retrouvez notre article sur leur dernier album ici.

De fait, il est rare que quelqu’un apprécie le metal dès la première fois qu’il en a entendu. Même LES premières fois d’ailleurs. Exceptions faites de ceux qui sont nés dans une famille l’appréciant déjà grandement.

Le metal met du temps à s’apprécier, le temps de le déchiffrer, de le comprendre. Pourtant, habituellement, on sait rapidement quelles musiques nous plaisent, mais pas pour ce style. Étrangement, on y revient après quelques écoutes, intrigués, si un tant soit peu curieux. On saisit la beauté d’un chant puissant, l’exhaustivité de musiques longues, la complexité du jeu des musiciens, la construction conceptuelle des albums, mais aussi du visuel des concerts, des pochettes d’albums et l’apparence des artistes eux-mêmes.

L’esthétique particulière

Pas de dissonance cognitive entre les visuels qui accompagnent la musique et ses propos, je ne l’apprends à personne. Les pluies de sang et les pentacles sont par exemple très fréquents dans les concerts de Slayer, groupe que l’on ne peut pourtant pas ranger dans la case « metal extrême ».

Pluie de (faux) sang pendant la musique iconique du groupe de Thrash Metal

La religion est bien évidement un thème récurrent, plus présent dans certains sous-genres plutôt que dans d’autres. Le summum est incontestablement le black metal de ce côté-là. Et sa mise en scène ouvertement satanique, démoniaque et malsaine.

Une des meilleures musiques du perturbant Batushka qui mélange blasphèmes, visuels et paroles inspirées du christianisme orthodoxe, chant extrême et visuels sataniques.

Un genre très varié

Cette esthétique varie donc en fonction des sous-genres. Et ces derniers sont nombreux. Le fait que le metal soit varié est une véritable richesse.

Voici les principaux, brièvement résumés à leurs caractéristiques centrales :

  • Heavy Metal : La base. C’est, en gros, du Hard Rock plus froid, plus sombre.
  • Speed Metal : Du heavy en plus rapide. Quelle surprise.
  • Thrash Metal : Du Speed plus frénétique, avec plus de distorsion et plus sombre sur tous les plans. C’est un peu du punk de droite, à mon goût.
  • Power Metal : Du Speed en plus épique, plus mélodieux et une place toute particulière réservée aux soli.
  • Metal industriel : Du heavy plus répétitif, avec plus de synthé, et d’effets sonores « samplés ». Personnellement, je trouve l’ambiance très « cuir – moustache ».
  • Death metal : Du Thrash plus lourd, plus complexe et pratiquement atonal. Le chant est guttural, la batterie incroyablement rapide. Les textes sont souvent les plus horribles du genre.
  • Black Metal : Du Death mais avec un chant hurlé en voix de tête, plus aiguë. Il est quasiment synonyme de metal satanique, autant par ce que dégagent la musique, les textes, le chant et les visuels. C’est sans doute le sous-genre le plus inaccessible du metal, j’ai pratiquement mis 10 ans pour l’apprécier.
  • Metal progressif : du heavy metal avec une démarche plus expérimentale et cérébrale. C’est un peu une catégorie fourre-tout pour les productions metal les plus complexes. On peut y retrouver les caractéristiques musicales de n’importe quel sous-genre.
Sous-genres principaux du metal avec une filiation plutôt grossière.

Cette image en dit long sur les quantités d’encre qui pourraient être versées pour (les tatouages et les peintures corporelles) décrire simplement les différents types de metal. Cette richesse permet des discussions toujours intéressantes et des découvertes régulières entre « connaisseurs ». Gardez en tête qu’il y a des sous-sous-genres ou des genres qui résultent de la fusion de plusieurs genres par exemple. Ça ne sert, en apparence, à rien, puisque in fine, la classification est chaotique. Mais bon, ça permet de comprendre les grandes lignes dans une conversation entre mélomanes. Aussi, ça m’a été très utile pour anticiper ce que j’allais probablement aimer. En effet, ces classifications, bien qu’approximatives, nous permettent de nous orienter dans cet énorme foutoir.

Un metalhead curieux ne se lasse jamais du metal, puisqu’il n’en connaîtra toujours qu’une infime partie.

Pourquoi si sombre ?

Culturellement, on a tendance à considérer la mort comme un tabou.

C’est parfois la peur de la mort qui pousse les hommes à la mort.

Epicure

Dans le metal, la mort est abordée sous tous les angles. Mais pas en soi, plutôt comme partie intégrante de la vie humaine, et de sa précarité. On confronte donc la mort pour finalement l’accepter. Elle n’a pas à être cachée, évitée, crainte. Elle doit être acceptée et regardée franchement dans les yeux, ce qui, en l’état des choses, est la seule victoire que l’on saurait lui arracher.

L’exemple de la mort parle, il explique d’une certaine manière le côté morbide, obscur et athée du metal. Or, la réflexion est similaire en ce qui concerne plus largement les peurs : les émotions négatives, la souffrance, le Mal, et le Malin.

Les amateurs de ce genre le savent : c’est de la peur qu’émergent les illusions titanesques des hommes. Il faut alors se remémorer ses peurs et celles des autres. Ces mêmes peurs qui viennent de cette part de la vie qu’on refuse de voir. Finalement, en embrassant l’ombre, on sait où est la lumière.

La musique est la source de toutes conquêtes humaines, à commencer par la conquête de l’amour et de la beauté. Elle révèle nos aspirations les plus profondes comme nos ténèbres tapis dans l’oubli.

Avicenne

Les influences insoupçonnées du metal

C.G. Jung et l’Ombre

L’aspect cathartique du metal est évident. Si bien que c’est un sujet d’étude sérieux en psychologie, vous trouverez de nombreux papiers à ce sujet, dont celui-ci.

Comme je l’ai développé dans les parties précédentes, le metal est sombre par son esthétique, comme par de nombreux aspects constituants de sa musique. Mais j’irai plus loin que le côté seulement cathartique, sans le nier.

La catharsis signifie littéralement « séparation du bon d’avec le mauvais ». Nous l’utilisons aujourd’hui pour définir le fait de purger les pulsions humaines et tensions émotionnelles. Grosso modo un « défouloir psychologique ». Toutefois, je pense que le metal est profondément plus que cela. Par son approche totale de l’humain, que permet la confrontation avec son côté sombre, il permet l’acceptation de l’Ombre, un des principaux archétypes de Jung.

Mettre l’homme en face de son ombre cela veut dire aussi lui montrer sa lumière. Il sait que l’ombre et la lumière font le monde… S’il voit en même temps son ombre et sa lumière, il se voit des deux côtés et ainsi il accède à son milieu.

Carl Gustav Jung – Psychologie de l’Inconscient

Pour Jung, l’Ombre est la partie de nous même et que nous refusons de voir, et que donc nous projetons et refoulons. D’un côté, nous la projetons en créant des démons, des figures maléfiques que nous prétendons détester et combattre. De l’autre, nous la refoulons, ou plutôt, d’après des termes jungiens, nous entrons en résistance avec elle. Nous cherchons à la nier ou la discréditer intellectuellement.

D’un côté on crée des totems, des démons ou on s’invente des ennemis. De l’autre, on entre dans un déni de réalité.

A l’image de la mort et des thèmes tabous, sacralisés et repoussants abordés dans le metal, la phase d’ombre ne doit pas être confrontée, mais acceptée. Afin de devenir ce qu’il appelle l’« Etre Total ».

Il n’y a pas de lumière sans ombre et pas de totalité psychique sans imperfection. La vie nécessite pour son épanouissement non pas de la perfection mais de la plénitude. Sans imperfection, il n’y a ni progression, ni ascension.

Carl Gustav Jung –L’Âme et la vie

Regarder dans les tréfonds de nous-mêmes est désagréable, perturbant et dur. Apprécier et comprendre le metal, c’est déjà avoir fait un pas vers une version plus complète et plus épanouie de nous-mêmes.

F. Nietzsche et la volonté de puissance

Aussi surprenant que cela puisse paraître, certains sous-genres de metal ne sont pas nécessairement portés vers des thèmes sombres. Tout en gardant les éléments centraux du genre, sans qu’ils soient au premier plan : agressivité, force, rapidité et pesanteur. Je pense notamment au Power Metal qui repose autant esthétiquement que musicalement sur « l’épique » ou « l’iconique ». Mais nous pouvons évoquer aussi le metal progressif – auquel je consacrerais peut-être plus spécifiquement un article – qui repose sur la technique, l’originalité et la complexité de la composition.

Ces différentes caractéristiques des sous-genres doivent être sublimés et poussés à leur paroxysme. La difficulté reste toutefois de garder une cohérence dans la création artistique et de ne pas tomber dans la caricature. Le metal est une musique exigeante ; il faut certes répondre à un cahier des charges (épique et grandiose pour le Power ; technique, original et complexe pour le Prog), tout en surpassant les autres, en innovant.

En prenant en compte tout ce que l’on a dit jusque-là, on saisit ce qui relève de la volonté de puissance. En effet, la recherche prométhéenne de la voie du surhomme dans le metal est claire, ainsi que la pensée nietzschéenne de manière générale, et leurs manifestations, multiples.

Premièrement, et en toute évidence, dans le dépassement de soi et des autres dans la performance, le spectacle, en fonction des critères du sous-genre. On ne veut pas faire comme, on veut faire plus que. Esprit d’expansion, pas de conservation, donc.

Deuxièmement, dans le dégoût du troupeau (d’ailleurs réciproque) et du « mainstream », à l’image de Nietzsche. Cette posture ambivalente du metalhead entre le besoin de s’isoler, de vivre personnellement l’expérience musicale. Tout en méprisant la masse qui ne le comprend pas. Paradoxalement, énormément de metalleux (hors festival/concert) constituent eux-même une forme de conformisme par leur apparence, tant détesté à la base.

Troisièmement, dans la corporéïsation de la musique. Précisément, Nietzsche remet le corps au centre de tout ; le philosophe est un corps qui pense. Que ce soient les peintures corporelles (l’apparence atypique de manière générale des artistes sur scène), les corps qui bougent au rythme effréné des musiques jouées, les efforts surhumains d’un batteur pendant une performance live, la technique millimétrée des musiciens à la gratte, ou un chant qui vient des entrailles du vocaliste ; l’artiste est lui aussi un corps qui pense dans le metal.

Quatrièmement, une conception artistique de la puissance. Il faut ressentir, comprendre et apprécier ce qui dégage de la musique puissante. La citation parle d’elle-même :

L’orage éclate dans toute sa puissance, déchargeant la foudre et la grêle, et je me sens inexprimablement bien, plein de force et d’élan […] pour comprendre la nature, il faut, comme je viens de le faire, s’être sauvé vers elle, loin des soucis, des contraintes pressantes. Que m’importait l’éternel.
Tu dois, Tu ne dois pas ! Combien différents l’éclair, l’orage, la grêle : libres puissances, sans éthique ! Qu’elles sont heureuses, qu’elles sont fortes ces volontés pures que l’esprit n’a pas troublées !


D. Halévy – Nietzsche

Si le parallèle avec la pensée du philosophe moustachu vous intéresse, voici un article sympathique bien plus long au titre pour le moins équivoque : Si Nietzsche vivait aujourd’hui, il écouterait du metal.

Une identité complexe et profonde

Ces deux penseurs ne sont pas choisis au hasard, le metal étant une synthèse des deux. Il est à la fois une représentation artistique qui transfigure, sans sublimer, les projections des Ombres jungiennes de « l’inconscient collectif ». Mais aussi un art du dépassement, de la transcendance au sens nietzschéen. Bien entendu, la pondération de ces deux pensées diffère en fonction du sous-genre.

C’est ce qui le rend complexe et profond. En effet, il demande au moins d’être intrigué – sinon captivé – par les aspects les plus noirs, les plus occultes, les plus désagréables, les plus violents, les plus durs de l’humain pour l’apprécier. Fatalement, c’est une musique qui prend donc aux tripes, qui fait vivre des moments émotionnellement intenses.

En l’état des choses, le metal ne peut pas disparaître. Accepté, ou pas. Marginalisé ou pas. Effectivement, son essence n’est pas la subversion ou la transgression, comme d’autres genres. Mais son essence obscure et prométhéenne n’est simplement pas dans le Zeitgeist (l’esprit du temps). Son côté subversif est une conséquence, là où la cause est son sous-propos qui ne parle pas aux masses. Qu’ils ne comprennent pas. Qu’ils ne veulent pas comprendre.

Le grand public ne l’accepte pas car il n’est pas capable d’accomplir la démarche que le metal requiert. Mais s’il n’était plus considéré comme subversif, cela ne changerait rien. Peut-être serait-il plus varié, peut-être y aurait-il des courants encore plus sombres que le black, peut-être y aurait-il davantage du culte de l’excellence.

Quid des metalleux ?

Sur un angle un peu plus personnel, voici quelques observations qui me semblent intéressantes sur les amateurs de ce genre.

Tout d’abord, je n’en ai jamais connu qui n’écoutait/n’appréciait QUE cela. Aussi, tous au moins écoutaient un des styles suivants : jazz, blues, musique savante occidentale (faussement appelée musique classique), rock, chants grégoriens, musique de films, funk, variété française et parfois même, je le jure, du rap. J’y vois, naïvement peut-être, une volonté d’ouverture d’esprit.

Ensuite, tous étaient capables d’avoir une réflexion et tenir une discussion sur leur écoute, leurs goûts et admettre leur ignorance sur certains domaines musicaux, à défaut de faire preuve d’humilité dans d’autres domaines. Là je pense qu’il est clairement question de capacité d’introspection.

Finalement, tout metalleux est obligatoirement un obsessionnel, un passionné de la musique. Comme sous-entendu plus haut, le metal n’est pas anodin pour qui l’apprécie. Il n’est pas vécu seulement comme un simple moyen de passer le temps dans le métro. Le metal est quelque chose de viscéral ; l’amateur crée un lien fort entre la musique et lui-même.

Conception de la musique très nietzschéenne, s’il en est.

Je m’adresse uniquement à ceux qui ont une affinité native avec la musique, qui trouvent en elle une sorte de sein maternel et entretiennent presque exclusivement d’inconscientes relations musicales avec les choses.

Friedrich Nietzsche – La Naissance de la Tragédie
Tout stéréotype a une part de vérité. Mais la sociologie réelle n’est pas aussi caricaturale.

Nous sommes tous des marionnettes, Laurie. Je suis simplement une marionnette qui peut voir les ficelles.
2 Comments
  1. yoananda

    Je n'ai pas lu le mot dans l'article, pourtant, le métal semble furieusement païen. Est-ce le cas ou bien est-ce que je me fourvoies ?

    • Dr. Manhattan

      C'est tout à fait correct. Il y a un style éponyme (Pagan Metal) qui l'est plus que "furieusement", plutôt par essence. Et les inspirations païennes sont fréquentes dans le Folk Metal (les influences dépendent du pays d'origine généralement) ainsi que dans le Black.

Leave a comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *