Devenir un Homme

Société 28 octobre 2019

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Devenir un Homme

Cet article est la traduction de Becoming a Man, de William Bucker, publié sur Quillette.

« Dans les rites de passage à l’âge adulte, les novices se rendent compte de la valeur sacrée de la nourriture et assument la condition d’adulte ; ainsi, ils ne sont plus dépendants de leurs mères et du travail des autres concernant leur alimentation. L’initiation est équivalente à la révélation du sacré, de la mort, de la sexualité et la lutte pour la subsistance. C’est seulement après avoir saisi ces dimensions de l’existence humaine qu’un individu devient vraiment un homme. »

Mircea Eliade, Rites et Symboles de l’Initiation : Les Mystères de la Naissance et de la Renaissance, 1958

« Pour être un homme, dans la majorité des sociétés que nous avons observées, l’individu doit mettre enceinte une femme, protéger les faibles et disposer de terres et de descendance. »

David D. Gilmore, Manhood in the Making, 1990

« Garde la tête froide et endure ton mal comme un homme »

Ernest Hemingway, The Old Man and the Sea, 1952

Il y a des similarités dans le comportement humain qui vont au-delà des frontières géographiques et culturelles. Toutes les sociétés connues ont une division du travail sexuée – desquelles les nombreuses facettes sont omniprésentes dans notre monde. Certaines activités sont universellement considérées comme étant principalement, ou exclusivement, de la responsabilité des hommes, comme la chasse de gros gibier, la métallurgie et la guerre. D’autres activités, comme la prestation de soin, la cuisine et la préparation de nourriture sont presque toujours considérées principalement comme étant la responsabilité des femmes.

Dans mon dernier article pour Quillette, j’ai relevé le fait que dans chaque société connue, les hommes ont davantage tendance à commettre un homicide que les femmes, et que cette différence est fondamentalement assez prévisible, à la lumière de quelques différences sexuelles basiques de biologie reproductive. Ici, je veux davantage explorer les fonctions de socialisation, et idéologiques, en tant que contributeurs aux rôles sexuels différents des hommes et des femmes au travers des cultures. En particulier de quelle manière les garçons deviennent des hommes, et quelles sont les implications des attentes sociales de la virilité.

Reconnaître la chasse comme un comportement majoritairement masculin est très répandu au travers des cultures. En fait, ce lien n’est pas uniquement humain. Dans l’ouvrage Chimpanzés et évolution humaine, les anthropologues Brian Wood et Ian Gilby écrivent : »Parmi tous les primates chassant des vertébrés, dont les chimpanzés, les babouins et les capucins, les mâles chassent plus fréquemment que les femelles ». Pourtant, la chasse, parmi les populations humaines, n’est pas seulement une extension d’une tendance biologique observée principalement parmi les mâles ; c’est un comportement imprégnant souvent la signification sociale en profondeur.

La chasse est centrale dans l’identité masculine pour de nombreuses populations de chasseurs-cueilleurs, comme les !Kung du désert de Kalahari. Dans son livre Croyances et rites Nyae Nyae !Kung, l’anthropologue Lorna Marshall écrit : »Avec de rares exceptions, tous les !Kung chassent. Les petits garçons jouent avec de petits arcs et flèches dès l’âge où ils peuvent marcher, et pratiquent le tir tout au long de leur enfance. A l’adolescence, ils commencent à chasser avec leurs pères ». La pratique de l’apprentissage de la chasse est partie intégrante de la transition d’un garçon à sa condition d’homme, et elle tient une forte signification spirituelle. Marshall remarque que « Le rite le plus important dans la vie d’un garçon !Kung est le Rite de la Première Prise » et continue en décrivant davantage son rôle dans le système social !Kung :

« Un garçon ne se mariera pas tant qu’il n’aura pas tué un gros gibier et ainsi réalisé le rite. Le rite marque le changement d’un état d’enfance à celui de chasseur, équivalent, pour les !Kung, à la situation d’homme… L’élément principal dans le rite est la scarification du garçon. Le but de cela est de placer sur le corps de l’enfant, à travers de petites entailles dans sa peau, des substances, dans les croyances !Kung, qui feront de lui un chasseur prospère. Les scarifications restent visibles sur la peau toute la vie durant ; elles indiquent que l’homme « s’est fait » avec la viande »

p. 154

Une attention particulière est portée sur le rôle essentiel de la chasse – et l’apport de nourriture par les hommes plus généralement – en ce qui concerne les mariages. L’anthropologue Lewis Henry Morgan décrit la tradition iroquoise d’échange de nourriture quant à la ratification d’un mariage ; d’un côté la mariée offrirait à sa belle-mère un pain de maïs pour prouver « ses aptitudes dans les arts domestiques », et de l’autre, une « venaison ou autre fruit de la chasse » devrait être offert à sa propre mère, indiquant la capacité du futur mari à « subvenir aux besoins de sa famille ».

L’anthropologue Frank Marlowe a découvert que parmi les chasseurs-cueilleurs Hadza, les femmes, en moyenne, ramènent plus de nourriture au campement que les hommes. Toutefois, cela est dû en partie aux contributions moroses des hommes célibataires, qui mangent davantage pendant la cueillette, ramenant ainsi moins de nourriture à partager. Ce sont les hommes mariés, avec de jeunes enfants, qui ramènent le plus de nourriture au camp, fournissant l’essentiel des calories pour leur famille. Les demandes d’une vie de famille peuvent devenir une puissante source de motivation, concernant les prises de responsabilité d’un homme.

Le succès dans la chasse est souvent une manière explicite d’augmenter son prestige. Communément, à travers les cultures, les meilleurs chasseurs ont un plus grand succès reproductif, et confèrent un statut privilégié. Dans Anthropologie Culturelle : Tribus, Etats et le Système Global (2011), L’anthropologue John Bodley écrit que « à travers l’Amazonie, le succès dans la chasse est associé à la virilité, et le chasseur prestigieux peut avoir plusieurs femmes et amantes via le don de viande ».

Systématiquement, dans les sociétés de petite échelle, la chasse est une habileté précieuse et très utile, permettant de fournir à une famille entière une nourriture dense d’un point de vue nutritif, tout en jouant le rôle d’un signal d’intérêt pour le reste du groupe social, indiquant les compétences et l’expertise d’un homme dans une tâche bien difficile.

Image venant de « Histoire de Chasse et de Capture ; Un Livre Pour Garçons » (1903)

Enseigner des habiletés socialement estimées, telles que la chasse, et inculquer le courage et la tolérance à la douleur, choses pouvant se rendre nécessaire pour le succès dans la guerre, font souvent partie des rituels masculins et rites de passage. Dans son ouvrage Rituels de la Masculinité (1982), l’anthropologue Gilbert Herdt note que, en Nouvelle Guinée, « les rites de la construction de l’homme ont en commun la volonté d’insuffler une nature guerrière, une identité masculine et un plus haut statut social par la transformation de garçon à homme » ainsi nous voyons « des transitions similaires à la masculinité adulte dans de nombreuses formations sociales – anciennes et modernes, à travers de grandes et de petites civilisations – autour du monde ».

Dans le monde entier, il y a un sentiment que la masculinité est précaire ; c’est quelque chose qui doit être obtenu avec le temps, mais pouvant être rapidement retirée.

Une manière par laquelle les hommes se voient leur virilité retirée est la soumission en guerre. En 1754, comme relaté par le diplomate Conrad Weiser, Le chef Tamaqua de la tribu Delaware s’adressant aux Six Nations des Iroquois, décrivant leurs batailles passées « Je me rappelle encore cette fois où vous nous avez conquis, fait de nous des femmes, dit que vous nous aviez sous votre protection et que nous ne devions pas nous immiscer dans des affrontements, mais rester dans nos maison et nous occuper de notre politique locale ».

D’après un membre de la tribu des Sénécas, connu en anglais sous le nom de Captain Newcaslte, en 1956, le chef Mohawk, Canyase, dit : »Nous, les Mohawks, sommes des hommes ; nous sommes faits ainsi par les cieux. Mais les Delawares sont des femmes, sous notre protection, et une bien basse espèce pour être des hommes… ».

Inversement, un succès dans la guerre confère bien souvent des avantages sociaux pour les hommes, comme une augmentation de statut et d’accès aux ressources et de meilleures opportunités de mariage. Dans son livre Le Bétail Nous Emmène à Nos Ennemis (2010), à propos des pasteurs Turkanas, l’anthropologue J. Terence McCabe écrit que « Ce seront les jeunes femmes qui chanteront des chansons à propos des jeunes hommes aux raids fructueux, et de tels individus obtiendront souvent les bénéfices de leur adulation ».

Des aînés aborigènes et des jeunes garçons en cérémonie de peinture corporelle dans le désert d’Alice Springs.

L’anthropologue Paul Roscoe écrit que quelques-unes des capacités importantes pour les « Grands Hommes » dans les sociétés horticultrice de Nouvelle Guinée sont « le courage et la maîtrise du combat ou de la chasse ; capacité en éloquence ; habiletés dans la méditation et l’organisation ; un don pour le chant, la danse, le travail du bois et/ou l’art graphique ; la capacité à échanger du bétail et de la richesse ; l’expertise rituelle ; et ainsi de suite ». Dans l’ouvrage Coopération et Action Collective (2012), Roscoe remarque que les traits qui caractérisent un « Grand Homme » sont ses capacités … le règlement de la guerre ; son charisme, diplomatie, habiletés à planifier, assiduité et intelligence » ainsi que « ses capacités de manipulation politique ». Dans son article Mécanismes du Grand Homme, l’anthropologue Joseph Henrich et ses collaborateurs décrivent les convergences trouvées dans l’établissement du statut entre les cultures, notant que « Dans les sociétés de petite échelle, les domaines associés au prestige incluent la chasse, l’éloquence, le savoir chamanique et le combat ».

Un processus similaire peut être aussi vu en action dans les sociétés contemporaines, de grande échelle, démocratiques. Dans un article au sujet du Président français Emmanuel Macron dans le Wall Street Journal, les journalistes Stacy Meichtry et Willia Horobin écrivent : « M. Macron s’est fait des amis en haut lieu qui l’ont propulsé dans d’encore plus hauts échelons de la société française. Sur sa route, il a acquis un répertoire de compétences, du piano à la philosophie au jeu d’acteur et la finance, qui l’ont aidé à faire impression sur de futurs mentors ». Mettre en avant des compétences visibles, présenter la possession de savoirs pertinents, et gérer ses relations personnelles sont des facteurs clefs dans l’obtention d’un haut statut social.

L’essentiel dans l’idéal de la conception de l’identité masculine est l’exhibition de compétences dans des domaines socialement reconnus, tout en prenant des responsabilités importantes et en proposant son leadership.

Lorsque l’on regarde, à travers les cultures, les conceptions idéologiques de la virilité, nous voyons de nombreux thèmes récurrents. Dans le livre Loi et Ordre dans l’Angleterre Anglo-Saxonne (2017), l’historien Tom Lambert analyse l’ordre juridique du roi Aethelberht du Royaume de Kent au VIe siècle, décrivant ce que les lois véhiculaient à propos de l’identité sociale masculine dans cette société. Lambert observe que « Pratiquement toutes les clauses du code ont un rapport avec la définition d’un affront et la compensation qui lui est appropriée ». Un long passage en particulier mérite d’être cité en entier. Lambert écrit :

« A l’intérieur de ce modèle d’une société idéale d’hommes libres, existe un modèle idéal de l’homme libre. Il est fort et déterminé, en ce qu’il a la volonté et les capacités de faire ce qui est nécessaire pour maintenir son honneur, en insistant sur le fait d’être entièrement compensé pour n’importe quel affront. Néanmoins, il est réfléchi et raisonnable : sa force et sa détermination doivent être utilisées afin d’exiger la compensation requise pour maintenir son honneur, rien de plus. Il ne se jette pas tête baissée pour se venger des torts qui lui ont été faits, ni ne prend avantage de sa force pour déshonorer ses adversaires, en leur extorquant plus que ce qui est juste. Il veille à ne pas soumettre les autres à des obligations. Il accepte l’entière responsabilité pour tous ses actes, se charge personnellement des compensations quand il en a le devoir, et n’est certainement pas assez impétueux ni égocentrique pour agir imprudemment de sorte à potentiellement obliger sa famille à racheter ses actes. La loi implique qu’un homme respectable n’est pas simplement fort et déterminé, il se maîtrise par rapport à son engagement à l’idéal d’une communauté d’hommes libres au respect réciproque de l’honneur de chacun. La loi promeut ainsi une construction particulière de la masculinité, celle-ci est explicitement marquée par la notion de responsabilité sociale »

p. 57

Les hommes de notre ère pourraient tirer des leçons de cette conception de virilité, au sens de responsabilité sociale.

Dans son livre Comment Puis-Je Te Percer à Jour ? (2002), l’auteur Terrence Real décrit sa visite d’un village reculé de pasteurs Masaï en Tanzanie. Real demanda aux aînés du village (tous des hommes) ce qui faisait un bon guerrier et un homme bon. Après une discussion vibrante, un des hommes les plus âgés se lève et dit à Real :

« Je refuse de vous dire ce qui fait un bon morani [guerrier]. Mais je vais vous dire ce qui fait un grand morani. Quand vient le moment d’être féroce, un bon morani est très féroce. Et quand vient le moment de faire preuve de douceur, un bon morani est absolument doux. Ainsi, ce qui fait un grand morani est de savoir ce qui est approprié à quel moment. »

p. 64

Cette citation est aussi mentionnée, positivement, par l’auteur féministe bell hooks dans son livre La Volonté de Changer (2004). Alors que hooks et Real proposent ici différentes perspectives dans leur approche, les mots de l’aîné Masaï illustrent une conception idéale de la masculinité, pouvant raisonner avec de nombreux individus, aux idéologies et cultures diverses. Un grand guerrier, un grand homme, sait discerner – ne pas être agressif sans raison ni faire preuve de déférence chronique, mais plutôt reconnaître le devoir à la fois de protection et d’attention qu’il a envers ses amis et sa famille.

Dans La Revanche du Casoar (1997), l’anthropologue Donald Tuzin discute de son environnement d’étude parmi les Arapesh de Nouvelle Guinée, et décrit un homme semblant réunir les nombreuses facettes de l’idéal masculin :

« Kwanwi, par exemple, n’était pas seulement du plus haut rang rituel, il exerçait en tant que maître d’art et un des plus éminents chamans du village. Dans l’opinion des villages environnants, Kwanwi était un dangereux sorcier, un tueur de sang-froid, se nourrissant de corps humain pour alimenter ses pouvoirs mystiques. S’efforçant de ressembler à un homme à tout faire, il arborait des parures en coquillages et de vives dispositions de peignes et de plumes dans ses cheveux. Autour de son cou pendait un sobre petit paquet, contenant, disait-il, le doigt, magique, d’un démon des buissons qu’il aurait un jour tué dans la jungle. Même si Kwamwi pouvait être effrayant quand il le voulait et être en contrôle absolu en tant que magicien, artiste et orateur ; il était, en coulisses, remarquablement doux et enjoué. Les jeunes enfants l’adoraient, il était un mari délicat, et, à ma connaissance, il était le seul homme du village qui traitait son chien avec gentillesse et à lui avoir donné un nom – Kailal. »

p. 28

Finalement, nous en venons à la question centrale : pourquoi ces conceptions particulières de la masculinité sont communes, au-delà de la culture et de l’histoire, et quelles en sont les implications pour notre ère actuelle, démocratique et post-industrielle ?

Terrence Real et bell hooks, comme d’autres auteurs féministes, sont très critiques envers ce genre de phrase : « sois un homme » ; affirmant que ces paroles imposeraient des normes de genre rigides, et des modèles peu raisonnables pour les garçons. J’aimerais proposer au préalable une explication pour ce type de commentaires.

Comme l’anthropologue David G. Gilmore dans Masculinité en Gestation, les sommations comme « sois un homme » sont communes à travers les sociétés, partout dans le monde. De telles remarques représentent la constatation qu’être un homme est accompagné de son lot de devoirs et de responsabilités. Si des hommes échouaient à garder la tête froide sous la pression de la chasse ou de la guerre, ce faisant échouant à nourrir ou protéger leurs familles et alliés, leurs sociétés auraient été dévastées. Toute l’histoire évolutive durant, les cultures ayant une division sexuelle du travail, et des hommes entretenant les rôles de pourvoyeurs et de protecteurs du groupe avaient une meilleure chance de survie, et dépasseraient les sociétés qui auraient échoué à insuffler de telles valeurs.

Encore aujourd’hui, de nombreux éléments – traditionnels et idéalisés – de l’identité masculine peuvent continuer à être utiles, comme la provision des ressources essentielles pour la génération suivante, le règlement de conflits sociaux, l’entretien d’habiletés utiles et pertinentes, ainsi que l’obtention de savoir estimé et précieux. Evidemment, ces traits ne sont pas, et ne doivent être exclusifs aux hommes. Mais quand vient le moment d’apprendre aux générations suivantes ce à quoi la responsabilité sociale masculine ressemble, il devient intéressant de garder ces contributions historiques à l’esprit. Non pas comme une norme sous laquelle nous devrions nous sentir écrasés, mais comme un panel de buts productifs et d’aspirations pouvant aider dans le développement personnel et l’enrichissement social.

William Buckner est un étudiant en anthropologie évolutive, à UC Davis. Il s’intéresse à l’évolution culturelle et la compréhension des modèles de conflits humains à travers les cultures. Il est présent sur Twitter sous le pseudo @Evolving_Moloch.

Nous sommes tous des marionnettes, Laurie. Je suis simplement une marionnette qui peut voir les ficelles.
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