Armes nucléaires : instruments de la paix

Politique Société 26 novembre 2019

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Armes nucléaires : instruments de la paix

Si vis pacem, para bellum … nuclearum

Extraite de Epitoma institutorum rei militaris (ou « Traité de la chose militaire »), cet adage formulé par Végèce n’a pas perdu une once de son sens en un millénaire. Il ne le perdra sûrement jamais. Tant que les hommes seront hommes, sensibles aux rapports de force, enclins – pour certains d’entre eux – à l’agression et aux comportements violents, capables de servir de viles idéologies liberticides et agressives, il y aura besoin de moyens de défendre les humains et ce qu’ils souhaitent protéger. Tant que des agresseurs existeront, la dissuasion sera un moyen de défense. Tant que les rapports de force existeront, la sécurité résidera dans le fait d’être en situation de domination, ou du moins, en situation de rapport de force équilibré ; et la seule vertu, dans l’efficacité de la défense, est la dissuasion.

La réflexion présente tournera principalement autour de la notion de rapport coût/bénéfice à l’agression, et les manières dont celle-ci peut varier. Un rapport désavantageux signifie que l’agression semble trop coûteuse à l’agresseur éventuel pour les bénéfices probables qu’elle lui procurerait si elle était commise. Autrement dit, moins d’agression, ce sont davantage d’agressions potentiellement trop coûteuses. Pacifier les relations super structurelles revient à souhaiter l’augmentation du coût de l’agression.

Cette notion peut être imagée par la différence de motivation que peut avoir un voleur à la tire à voler une vieille femme, en fonction de si elle porte ostensiblement une arme de poing ou non. Le voyou peut évaluer la somme que contient le porte-monnaie de la vieille dame bien trop faible pour prendre le risque (compte tenu du fait que le niveau de tir moyen des femmes âgées peut être estimé comme étant peu élevé, ce risque est alors relativement faible, mais trop élevé en comparaison du bénéfice)

Pourquoi certains veulent la suppression de ces armes ?

Question évidente, réponse évidente. Le pacifisme est une sorte d’utopisme, cette religion du déni de la géopolitique, de la psychologie et de l’économie s’est créée des totems, et la dernière Arme de Destruction Massive autorisée, l’arme nucléaire, constitue logiquement un blasphème à ces idées naïves. Comme certains pensent que les régulations et restrictions d’accès sur les armes à feu permettent d’avoir une société plus pacifique, d’autres pensent qu’affaiblir les capacités de destructions des superstructures empêcherait des catastrophes humanitaires et politiques.

En réalité, ils ne comprennent pas l’essence des rapports de force qui nous gouvernent. Déjà, parce qu’abandonner une telle arme, c’est prendre le risque de se retrouver face à un ennemi qui a feint un désarmement. Ensuite, cela ne garantit pas la paix du tout, les guerres de grande ampleur existaient avant ! Au contraire, l’étendue potentielle des dégâts d’une armée régulière étant bien moindre que celle de l’impact d’une – ou plusieurs – ogive nucléaire, une puissance militaire reste moins dissuasive qu’une puissance nucléaire.

Nous reviendrons rapidement sur ce dernier point.

Praxéologie de l’agression

J’ai présenté la praxéologie dans un précédent article. C’est, en gros, la science de l’action humaine, comme définie par Ludwig von Mises. Le but de cette science est de poser des axiomes concernant les règles qui régissent l’agir humain, au-delà même de la psychologie, et pouvoir comprendre la science économique à l’échelle de l’individu, et plus précisément à l’échelle de l’individu agissant. Le premier axiome, logiquement irréfutable, et duquel découle tous les autres, est nommé par l’auteur lui-même « l’axiome de l’action ».

Si les hommes agissent, c’est qu’ils estiment et évaluent (avec plus ou moins de précipitation ou d’information) qu’ils gagnent de la satisfaction à agir, qu’ils vont combler un besoin par le biais de cette action. Ainsi, en agissant, un individu troque une situation présente pour atteindre une situation future qu’il estime et évalue plus satisfaisante – une fin – par le biais de moyens.

Ainsi, vouloir l’inaction d’un individu, c’est souhaiter que son évaluation d’une action n’implique pas le passage d’un état psychologique préférable à celui précédent cette action. Un voyou préfère ne pas avoir de trou dans le gosier plutôt que quelques billets de banques d’une grand-mère, par exemple.

Moins d’armes de dissuasion, plus de guerres

Evidemment, les militants comme ceux de l’ICAN ne sont pas stupides, ils savent que des rapports de force trop asymétriques ne sont pas souhaitables dans un objectif pacifiste, et ne sont « que » pour l’abolition totale des armes nucléaires, pour tous les États.

L’ICAN, une des principales associations pacifistes qui milite pour la fin des armes nucléaires

Imaginons qu’ils réussissent à éradiquer de la surface de la terre les ogives nucléaires – ce qui est absolument impossible – le tableau n’en serait pas plus rose, bien au contraire (de toute façon, comme mentionné plus haut, il n’est pas improbable que des pays feignent un désarmement, ou se réarment par la suite).

En effet, le coût de l’agression baisse pour un Etat à la politique extérieure malveillante sans la menace d’une riposte immédiate et catastrophique. Ainsi, les conflits armés, aussi bien que des offensives nucléaires, sont nécessairement plus probables dans une situation où la partie agressée n’a pas d’ADM, et les guerres de position le sont encore plus si les deux parties n’en ont pas.

Cet argument est très facile à tenir sur le plan empirique : les guerres indirectes entre le bloc de l’est et de l’ouest pendant la guerre froide ne sont effectuées que sur des sols dont les populations ne possédaient pas les armes nucléaires. De la même façon, la France, hors de la protection de l’OTAN pendant cette même guerre froide, restait inattaquable, bien que sa puissance militaire fût bien inférieure à celle de l’Empire Soviétique et des Américains. Pour une bonne et simple raison : son arsenal nucléaire. On peut critiquer cette position de non-alignement, mais il n’en reste pas moins un fait que l’arme nucléaire permet une autonomie politique certaine à elle seule.

La technologie des armes nucléaires ne fait pas qu’augmenter le coût de l’agression pour l’assaillant potentiel. Attaquer une puissance nucléaire rend l’évaluation coût/bénéfices impertinente et obsolète, puisqu’il n’est plus question de destruction probable, mais de destruction certaine. Notre délinquant préféré, que nous allons appeler Edouard par souci de réalisme, peut encore hésiter à attaquer une mamie armée d’un revolver. En revanche, ce serait une autre histoire si la mamie portait un lance-roquette chargé dirigé vers lui ou si elle tenait une grenade à fragmentation dans la main.

Proliférer pour mieux protéger

A la différence du dicton « la meilleure défense, c’est l’attaque », la prolifération des armes nucléaire n’implique nul encouragement à l’agression. Ici, ça n’est pas l’utilisation de ces armes de destruction massive qui est défendue, mais plutôt le constat qu’il n’y a aucune vertu à ne pas être menaçant en n’en ayant pas. Il n’y a aucune fierté à être sans défense, sans capacité de riposte ou incapable de dissuader l’ennemi à nous agresser. D’ailleurs, les armes nucléaires ne donnent en réalité aucune capacité offensive ou stratégique réelle, excepté quand un des deux partis n’en a pas.

Evidemment, dans le meilleur des mondes, les hommes n’auraient pas besoin de ces têtes nucléaires. Dans le meilleur des mondes, les hommes n’auraient besoin d’aucune arme, et, a minima, n’auraient pas besoin de montrer les crocs pour décourager un ennemi potentiel. Nous ne sommes pas dans le meilleur des mondes.

J’entends bien une partie des anarchistes et des pacifistes crier au scandale, qu’on ne peut pas laisser d’armes de destructions massives aux Etats, et aux politiciens, ces faiseurs de guerre. Sauf qu’il n’y a pas de sortie par le haut de ce problème de société. Les humains ne vont pas simplement abandonner une arme puissante, et tout le pouvoir « diplomatique » qu’il procure. Etat ou pas, ce sont des millions de citoyens qui peuvent se retrouver menacés depuis l’extérieur parce que la structure qui a le monopole légal de leur protection est trop faible.

La décentralisation de la protection

Une solution alternative pour les pacifistes serait donc l’accomplissement de la gouvernance mondiale, où une institution est capable d’atténuer les volontés d’agression des membres qui la compose. Ainsi, comme un gouvernement central est sensé pouvoir rendre justice et protéger tous ses citoyens, un gouvernement mondial serait capable de le faire, mais à différente échelle, plus grande évidement. Puisque, naïvement, nous n’avons pas besoin de plusieurs institutions qui se « menacent » les unes les autres avec des ADM dans un même pays, en quoi cela serait-il différent à une échelle globale ?

Centraliser le pouvoir au maximum, c’est réduire au minimum les capacités des acteurs qui subissent l’emprise d’un pouvoir central. Et c’est surtout rendre possible l’agression sans limite envers ses sujets de cette unité de centralisation.

A l’inverse, la paix, c’est davantage de pays en capacité de dissuader des ennemis. Les superstructures sociales (principalement, les Etats) ne sont découragées à faire la guerre que par un rapport coût/bénéfice excessivement désavantageux. Vouloir la paix, autrement qu’en voulant augmenter le coût d’une superstructure à agresser, c’est avoir une confiance aveugle dans les superstructures. La solution pour un monde avec le moins d’agression de grande échelle possible, c’est surtout de faire en sorte que le maximum de structures, y compris privées et locales (gouvernements fédéraux, régions, micro-états, et peut-être cités libres ou privées), puissent être extrêmement menaçantes.

Et d’autre part, je vois bien des centralistes, à leur tour, être scandalisés par une prise de position en faveur de la décentralisation des capacités de défense. Toutefois, et surtout à l’heure des ADM, ça n’est pas la taille, mais la richesse qui achète la défense. Par ailleurs, entretenir un arsenal nucléaire est toujours moins coûteux que l’entretient d’une armée de grande échelle.

Aussi, à l’image de la Guerre Froide, tant qu’il y aura des structures incapables de rendre le coût de l’agression trop élevé pour l’assaillant potentiel, les guerres périphériques existeront.

Le libre échange comme instrument de paix

Dans cette même logique de rendre le rapport coût/bénéfice désavantageux – et décourager ainsi l’agression – on peut, plutôt que d’augmenter le coût potentiel, réfléchir à la diminution des bénéfices que celle-ci engendrerait par rapport à la situation de paix initiale. Reprenons, avant de continuer la réflexion, l’analyse d’un point de vue praxéologique.

Si deux individus échangent des ressources rares, avec de la valeur, c’est que chacun des deux individus impliqués dans l’échange préfèrent le bien qu’ils acquièrent plutôt que celui qu’ils ont cédé. Autrement dit, ils estiment que cette transaction est un moyen d’atteindre un stade de satisfaction psychologique préférable à celui qui précède l’échange. Ainsi, ne pas imposer de restriction légale sur les échanges commerciaux à n’importe quelle échelle permet aux individus d’accroître l’étendue de leur coopération sociale.

Aussi, je n’apprends rien à personne en disant que les déclarations de guerres sont souvent rendues plus faciles quand le prétexte donné par le gouvernement semble appuyé et soutenu par la population : Bush fils et l’Afghanistan ou Hitler et le Lebensraum. Bref, un minimum d’opinion publique est nécessaire pour pouvoir mettre en marche des agressions de grande échelle.

Lier, par des échanges économiques les intérêts des individus, internationalement, permet donc de rendre l’opinion publique particulièrement réticente à toute forme d’agression dirigée à l’extérieur, et d’employer au mieux les moyens diplomatiques de gestion de la menace extérieure, en plus des moyens de dissuasion susmentionnés. D’ailleurs la libéralisation et la décentralisation de la défense peut même rendre interdépendants économiquement plusieurs structures concernant leur défense, en achetant à leurs voisins la protection, ou avoir des structures privées fournissant des services de défenses communes. Si Edouard est en réalité le chauffeur de taxi régulier de notre collectionneuse d’armes octogénaire, et que le fils de cette dernière est le mécanicien d’Edouard – qui a l’habitude de lui proposer ses services à des prix préférentiels – l’agression devient moins probable.

Excepté par les accords de libre-échange qui lui sont intrinsèques, ça n’est pas l’Union Européenne qui – par exemple – garantie la paix en Europe. C’est surtout qu’absolument personne n’a intérêt à porter un tel discours, puisque quasiment personne ne souhaite la guerre, et personne ne souhaite un conflit avec d’étroits partenaires économiques.

La paix, c’est l’incapacité à faire la guerre

La paix n’est pas une utopie. Les humains ont trouvé la technologie de leur salut, ils savent désormais se rendre infiniment destructeurs. Ils ont désormais le potentiel de s’autodétruire de manière certaine. De cette façon, toute structure armée d’ADM rend strictement inintéressant l’agression par un tiers (sauf si l’agresseur souhaite sa propre annihilation).

La guerre est presque obsolète. Elle ne le deviendra pas complètement parce que l’homme nouveau aura émergé, ou que le socialisme aura uni tous les prolétaires de la planète ; les humains ne feront plus la guerre parce qu’ils ne pourront plus la faire. Parce qu’en réalité, ils seraient trop puissants pour la faire.

Nous sommes tous des marionnettes, Laurie. Je suis simplement une marionnette qui peut voir les ficelles.
2 Comments
  1. Méléagant

    Le risque de la guerre nucléaire réside donc dans la mésestimation du rapport coût/bénéfice. Je prends pour exemple la Chine de Mao qui considérait que la guerre nucléaire entraînerait la destruction du capitalisme et ne détruirait pas totalement la Chine de par l'étendue de sa population http://www.institut-strategie.fr/strat_063_CHENSHI.html

    • Dr. Manhattan

      Étrange argument, la superficie totale des pays capitalistes étant bien supérieure à celle de la Chine. Surtout pour une Chine qui a souvent centralisé dans un petit nombre de villes.

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