Maurice G. Dantec ou la transfiguration de la catastrophe

Il est des écrivains que leur époque condamne à être mal compris ; peut-être, en un certain sens, parce qu’ils lui ressemblent trop. Maurice G. Dantec fut probablement de ceux-là : trop chaotique pour une époque pourtant objectivement atomisée – mais qui lui préfèrera hélas son lot de sucreries réconfortantes. Romancier noir devenu écrivain de science-fiction, ancien compagnon de route de la gauche radicale converti au catholicisme, lecteur de Nietzsche et de Heidegger, amateur de cybernétique, de théologie médiévale et de rock industriel, Dantec semblait porter en lui toutes les contradictions de son temps. On essaya en vain d’identifier ce drôle de météore, de lui coller une étiquette convenable : auteur de polar devenu prophète, réactionnaire halluciné pour plateaux télévisés, cyberpunk catholique exilé à Montréal, écrivain parano ou fou furieux fascisant dopé aux psychotropes et au coca-cola. Je prends ici le pari d’affirmer toute la singularité de Dantec, et de dire, le lisant dans le texte, qu’il fallait simplement le prendre lui et ses écrits au sérieux.

L’espérance du pire

C’est derrière le chaos apparent de ses Journaux, avec leurs imprécations politiques, leurs fulgurances théologiques, leurs digressions scientifiques et leurs brusques montées de fièvre, qu’il nous faut plonger pour voir progressivement se dessiner une véritable métaphysique de l’Histoire, consistante et singulière. Une métaphysique dont American Black Box, le troisième et dernier tome de son Théâtre des opérations, livre peut-être la formulation la plus achevée. Une métaphysique reposant sur une intuition vertigineuse, à savoir que la catastrophe n’est peut-être pas ce dont l’homme doit être sauvé, mais qu’elle pourrait bien être, au contraire, ce qu’il lui faut traverser pour parvenir à son Salut.

En cela Dantec appartient pleinement à l’espèce – certes quasiment disparue – des écrivains apocalyptiques. Non parce qu’il annoncerait naïvement la destruction prochaine de la planète comme la première militante écologiste à moitié mongolienne venue, mais parce qu’il restitue implicitement à l’Apocalypse son sens premier de dévoilement. À travers ses écrits, la catastrophe révèle ce qui l’entoure, elle arrache les masques un à un et pousse les systèmes jusqu’à leur point de rupture, contraignant l’Homme à découvrir son pauvre reflet dans le miroir du désastre environnant.

Dès l’avant-propos de son American Black Box, Dantec évoque ainsi le « pire » auquel il nous faudra un jour – selon lui plus tôt que tard – nous « préparer ». Avant d’ajouter, dès la ligne suivante, qu’on serait « même probablement en droit de l’espérer. » (ABB, p. 16) Le ton du livre est donné, marqué du sceau incomparable de son auteur. Tout Dantec tient peut-être dans cette citation, dans ce passage d’un verbe à l’autre ; où se préparer à la catastrophe consisterait à simplement vouloir lui survivre, quand l’espérer entamerait, a contrario, le processus de pensée visant à lui reconnaître une fonction salvatrice.

L’humanité en Chute depuis son origine

Avant de nous laisser ensevelir dans le magma torrentiel de l’œuvre de Dantec, il nous faut commencer par une citation ; une citation de Nietzsche – sa plus grande fidélité – qui, un siècle à l’avance, dans La Naissance de la tragédie, semble offrir une clef de compréhension métaphysique à la conception de l’Histoire de l’auteur des Racines du mal : « La légende de Prométhée est une propriété originelle de la race aryenne tout entière et un document qui témoigne de sa faculté pour le profond et le tragique ; et même il pourrait n’être pas invraisemblable que ce mythe eût pour la nature aryenne précisément la même signification caractéristique que la légende de la chute de l’homme pour la race sémitique, et qu’il existât entre ces deux mythes un degré de parenté semblable à celui d’un frère et d’une sœur. »

Pour Dantec l’Occidental autoproclamé, la réconciliation de ce frère aryen avec sa sœur sémite, ce sont bien ces deux figures – d’Adam et Prométhée – qui s’entrelacent dans un dépassement non dialectique et finissent par nous raconter à eux deux la même Histoire – la nôtre. Ici, la Chute n’appartient plus – comme accident inaugural à jamais figé dans notre plus lointain passé – au commencement des temps ; elle devient un processus. L’Homme n’est pas seulement tombé du Jardin d’Eden ; il n’en finit plus de tomber depuis ce jour-là. Comme l’écrit Dantec : « Il n’y a pas d’Humanité possible sans la Chute. » (ABB, p. 212) C’est-à-dire qu’il n’y aurait à la fois jamais eu d’Humanité sans notre expulsion originelle du paradis, de même qu’il ne pourrait y avoir d’Humanité dans une éventuelle post-Histoire située utopiquement en dehors de cette même Chute perpétuelle.

Car c’est bien d’elle – notre Chute originelle –, poursuit Dantec (toujours à la page 212 d’ABB), que dépendent « toutes les contre-dynamiques techniques, politiques, scientifiques, religieuses qui font de l’homme ce qu’il est : un pont instable et métamorphique entre la Nature et la Surnature, entre le singe et le surhomme ». L’homme dantecquien, à l’instar de l’homme dépeint par Nietzsche, n’est jamais un simple état mais toujours un passage. Il est cette créature arrachée au cycle naturel, condamnée à se transformer constamment parce qu’elle est un jour tombée en dehors de l’immédiateté animale. Dans un entretien datant de mars 20031, Dantec parle ainsi à son interlocuteur de l’Homme comme « produit d’une DISCONTINUITÉ “catastrophique” qui le projette hors du CYCLE de la NATURE, ou disons à son POINT-LIMITE de transmutation ». Pour Dantec, il n’existe pas d’humanité innocente qu’il suffirait de restaurer. Chez lui, l’Éden est précisément perdu parce que l’Histoire a commencé.

Prométhée comme bras technique d’Adam

Et c’est ici que Prométhée rejoint Adam. Dans la Genèse, sous la forme métaphorique d’une pomme, l’Homme acquiert la connaissance interdite. Dans la mythologie grecque, Prométhée se joue des dieux pour leur dérober le feu. Deux transgressions, deux acquisitions, deux arrachements à l’ordre originel du monde. Mais Prométhée vient ajouter quelque chose de plus à Adam – une puissance opératoire. Avec lui, la connaissance devient transformation ; et l’Homme, devenu consubstantiel à la Technique, ne se contente plus d’habiter simplement le monde. Il le travaille et le mesure – en somme, le reprogramme continuellement. 

Il y a chez Dantec, toujours exprimé dans son American Black Box (pp. 73-74), ce refus viscéral de réduire la Technique à un simple « assemblage d’objets, plus ou moins sophistiqués ». Au contraire, il définit celle-ci avant tout comme « un rapport de rapport spécifique entre les nécessités de la nature et la programmation du monde par l’homme ». En temps qu’« une des manifestations de l’Opérateur ontologique de division infinie, qui est ce par quoi le projet divin se poursuit », la Technique se manifeste pour lui « comme une exégèse réalisée, et réalisatrice de la Chute. »

Car si pour Dantec la Technique est une « exégèse réalisée » de la Chute, en ce sens qu’elle l’interprète et lui donne une forme dans ce monde, elle en est avant tout l’exégèse « réalisatrice », en ce qu’elle la poursuit en la prolongeant indéfiniment. Sous sa plume, la Technique devient ainsi en quelque sorte l’herméneutique matérielle du péché originel en même temps que son moteur perpétuel. Adam ouvrant l’Histoire en tombant ; Prométhée lui donnant la force de continuer à tomber.

Le Progrès comme dénomination bourgeoise de la Chute

C’est cette vision de l’Histoire qui fait toute la singularité de Dantec, en même temps qu’elle explique la complexité de son rapport au monde – ni progressiste, ni réactionnaire. Car si Dantec, avec les progressistes, contemple – en quelque sorte – le même mouvement de l’Histoire, il lui en donne une signification métaphysique littéralement opposée. Ce qui lui fera d’ailleurs écrire, toujours dans le troisième opus de son Théâtre des Opérations, que « le Progrès en son entier n’est qu’une parabole bourgeoise de la Chute » (ABB, p. 299).

Là où la modernité progressiste perçoit une ascension vers toujours davantage de connaissance, de maîtrise, d’autonomie et de puissance, Dantec discerne au contraire une descente qui, loin de corriger la dynamique de la Chute, ne cesse d’en approfondir le mouvement. Ce que la modernité conçoit comme une somme d’émancipations positives pour l’Homme, Dantec l’interprète à rebours comme l’accomplissement tragique mais nécessaire de notre séparation originelle du monde.

D’où une distinction tout aussi essentielle entre sa pensée et une certaine forme de décadentisme traditionnaliste, la décadence supposant ici un âge d’or historiquement supérieur dont nous nous serions éloignés mais auquel il conviendrait de revenir. La Chute dantecquienne est en cela bien différente, puisqu’elle appartient à la condition ontologique de l’Homme. Ce qui fait que Dantec aura pu de son vivant se montrer politiquement réactionnaire sur bien des sujets, sans pour autant ne rien céder à une philosophie réactionnaire de l’Histoire. On ne trouve pas de volonté chez lui de retenir ce qui tombe, pas plus que de traces d’une éventuelle nostalgie, mais bien le désir constant de découvrir vers où cette Chute conduira l’Homme.

La Technique comme danger ontologique

Car reconnaître la nécessité historique de la Technique ne revient nullement à l’adorer. Dantec la définit au contraire comme « le danger ontologique par nature » (ABB, p. 299), rejoignant ici explicitement la pensée d’Heidegger. La Technique ne serait pas dangereuse seulement parce qu’elle produirait des bombes ou qu’elle polluerait des rivières – ce ne sont ici encore que les conséquences empiriques de son développement. Mais en modifiant le rapport de l’Homme au monde et, finalement, son rapport à l’Être, son véritable danger serait de nature ontologique. Avec elle ainsi, tout devient programmable : la nature, le vivant et l’Homme lui-même.

C’est précisément ici que Dantec refuse la solution confortable de l’antimodernisme. Que la Technique soit dangereuse ne signifie nullement pour lui qu’il faille s’en détourner. Dans cette même page (ABB, p. 299), il convoque Nietzsche et Heidegger pour rappeler à ses lecteurs que le danger ne constitue en rien une raison suffisante pour avoir peur de quelque chose ou refuser de « s’en soucier ». Avant de conclure, en reprenant de manière détournée le fameux adage sur la politique : « Ne t’occupe pas de la Technique, la Technique saura t’occuper. »

Le dépassement de la Technique ne réside pas pour lui dans le retour à un monde prétechnique. Dantec l’affirmera encore plus explicitement quelques années plus tard, dans un livre d’entretiens dirigé par Jacques de Guillebon et publié en 20112, en expliquant que son dépassement ne se situe pas dans « les idéaux d’un quelconque retour au passé », mais dans la perspective d’un futur ayant intégré la Technique dans un processus de « transfiguration générale de l’être ». En cela Dantec se révèle ni technophile ni technophobe, mais continue de s’affirmer comme un tragique égaré à l’aube du XXIe siècle, pour qui toute forme de danger doit être avant tout traversée.

Lucifer ou la lumière dans les ténèbres

C’est pourquoi le passage des pages 73-74 d’American Black Box, déjà cité précédemment, ne s’arrête pas en réalité à la simple évocation de la Technique comme exégèse « réalisatrice de la Chute ». Dantec poursuit en la rapprochant du diable, de Lucifer, « cet Ange tombé des cieux pour porter la Lumière dans les Ténèbres », avant d’en faire l’une des manifestations de ce qu’il appelle l’« Opérateur ontologique de division infinie », c’est-à-dire « ce par quoi le projet divin se poursuit, par l’intorsion mystérieuse des paradoxes, dans le pro-jet humain. »

Voilà ainsi venir le point où la théologie de Dantec devient véritablement vertigineuse. Sans doute il serait excessif d’affirmer que Dieu commande la Chute ; et Dantec ne se contente pas de transformer bêtement le Mal en Bien. Mais il ne suffit pas non plus, à ses yeux, de dire que Dieu tolère passivement la Chute avant d’en réparer, plus ou moins paisiblement, un jour les conséquences. Pour Dantec, quelque chose du projet divin semble étrangement passer à travers elle ; et la formule d’ « intorsion mystérieuse des paradoxes » à laquelle il recourt ici, est à ce propos capitale.

Car si la Chute éloigne l’Homme de Dieu, elle produit en même temps l’Histoire au terme de laquelle doit se jouer son Salut. Et si la Technique approfondit sans cesse le processus de division qui l’éloigne toujours plus de l’ordre originel de la Création, elle peut en même temps conduire l’Homme jusqu’au point d’intensité maximale où cette division lui sera révélée en profondeur. Comme Lucifer – littéralement le porteur de lumière – tombant  dans les ténèbres, la Chute produit elle-même la lumière nécessaire à sa propre révélation. Et c’est précisément ici que catastrophe et Apocalypse commencent pour nous – et avant tout pour Dantec – à se confondre.

Dantec contre le katechon

On comprend alors pourquoi la pensée de Dantec, malgré ses lectures de Carl Schmitt, entretient un rapport délicat avec toute conception purement katéchontique de l’Histoire. Car le katechon retient et diffère ; il tente coûte que coûte d’opposer toujours une dernière digue à la dissolution finale. Or Dantec, pour sa part, ne paraît guère porté à croire que la finalité de l’Homme consiste à conserver indéfiniment le monde dans son état présent. Non qu’il faille lui attribuer un accélérationnisme d’avant la lettre et transformer une intuition métaphysique fondamentale chez lui en simple programme politique ; mais il existe incontestablement chez Dantec une pensée de la nécessité de la traversée de la catastrophe.

Dans un entretien de 2006 accordé au site ActuSF3, Dantec formule avec une netteté extraordinaire cette intuition : « C’est une reprise à partir des origines dont nous avons besoin. Et ça va demander beaucoup de travail, parce que le seul moyen d’y arriver, c’est d’en passer par l’effondrement du monde qui est, ou va être le nôtre. » Avant d’ajouter, interrogé par son interlocuteur sur le Salut, que « la chute est inéluctable, et le Salut viendra après ». Voilà peut-être, résumée de manière lapidaire en à peine quelques mots, la formulation la plus simple de toute la philosophie dantecquienne de l’Histoire autour de laquelle nous tournons depuis le début de cet article.

Dantec nous exhorte ici à ne surtout pas confondre la retenue et le Salut. Car vouloir empêcher éternellement la fin reviendrait à empêcher éternellement ce qui doit advenir par la suite. D’où cette phrase de l’avant-propos d’American Black Box que nous avons déjà citée au début de cet article et à laquelle nous ne pouvons nous empêcher de revenir, où, devant l’imminence du pire, Dantec nous rappelle que nous sommes « probablement en droit de l’espérer ». L’espérer pour quoi ? L’espérer parce que la catastrophe n’est peut-être déjà plus pour lui le contraire du Salut, mais qu’elle pourrait bien en être le seuil fondamental.

La catastrophe en guise de préliminaire au Salut

C’est pourquoi, encore une fois, Dantec ne saurait être réduit à un simple penseur de la décadence. Là où ces derniers rêvent de restauration, Dantec pense lui en termes de métamorphose. Dans son entretien accordé à Jacques de Guillebon en 2011 (2), lorsque celui-ci lui demande d’imaginer cette « transfiguration générale de l’être » qu’il appelle de ses vœux, sa réponse est simple : « Je la pressens comme une forme de “catastrophe” ontologique. » Ainsi nous voilà projetés au cœur même du réacteur nucléaire de la pensée de Dantec, là où la transfiguration prend elle-même la forme d’une catastrophe.

La catastrophe n’est plus seulement à comprendre ici comme ce qui précéderait extérieurement le Salut, mais bien comme ce qui pourrait être la forme phénoménale sous laquelle s’accomplit le passage d’un état de l’être à un autre. Car il est impératif pour Dantec que quelque chose doive mourir afin que cette transfiguration puisse s’opérer. On retrouve là l’esprit de la citation d’Ernst Jünger reportée par Dantec lui-même en exergue de la première partie de son Villa Vortex (2003) : « Il faut se tenir là où la destruction ne se conçoit pas comme point final mais comme point préliminaire. »

Et lorsqu’en 2004, interviewé quelques mois après la publication de son Villa Vortex, un journaliste4 évoque « sa (re) découverte personnelle de la chute, sujet tabou en cette ère hyper-rousseauiste », Dantec répond que « tous [s]es romans sont en fait une exégèse de la chute », bien qu’il ne s’en soit « rendu compte que plus tard. » Démontrant en cela que la Chute ne constitue en rien chez lui un thème ajouté artificiellement à ses écrits après sa conversion au catholicisme, mais qu’elle pourrait bien être la matrice secrète de toute son œuvre.

La boîte noire de la post-modernité

Au vu de ce que nous venons d’écrire, le titre même d’American Black Box, son dernier journal de guerre – probablement le plus belliqueux des trois – acquiert ici une signification supplémentaire. La boîte noire, en effet, n’est pas en mesure d’empêcher l’avion de tomber ; elle doit se contenter d’enregistrer sa chute. Pour cela elle conserve les données, les voix, les anomalies, les derniers instants du système afin de rendre la catastrophe intelligible. Exactement ce que Dantec aura tenté sa vie durant de faire avec son époque.

Interrogé en juillet 20005 sur le peu de place finalement accordé à la dimension « autobiographique » dans son premier Théâtre des opérations (1999), Dantec clarifie dès sa genèse l’état d’esprit constitutif de son entreprise diariste : « Mon journal est un panoptique, il ne procède pas vraiment d’une chronologie, la longue suite des jours et des nuits, mais plutôt de la mise en condition de mon système nerveux central pour espionner de façon synchronique toutes les péripéties de cette fin de monde. Machine de décodage. Radar. Scanner. Spectrophysique. J’ai voulu capter les échos de tous les nihilismes contemporains, et en premier lieu ceux qui furent, ou sont encore les miens, et en rendre les mouvements perceptibles au moyen d’un dispositif textuel qui s’apparente à un scanner de police passant en revue toute la bande des fréquences disponibles. »

Ce qui fait bien de Dantec, à travers toute son œuvre, mais plus précisément à travers le témoignage sans équivalent que nous laissent ses trois Journaux, la boîte noire de notre modernité tardive. Chez lui, jamais l’écrivain ne se place à l’extérieur de la catastrophe pour la commenter ; Dantec écrit constamment depuis l’appareil en train de tomber. Politique, guerre, biologie, technique, religion, littérature, musique : tout entre dans son dispositif parce que tout appartient à la même Chute. Dantec lui-même ne s’exclut jamais du processus en cours, ne se considère jamais comme innocent dans cette histoire. Il se présente comme l’un des innombrables passagers, embarqué malgré lui dans cet appareil sombrant à tout allure, aussi compromis que les autres dans cette grande Chute, avec pour seul privilège de tenir jusqu’au bout le registre du désastre.

La transfiguration de la catastrophe

Il nous faut revenir encore une fois – et promis ce sera la dernière – à notre point de départ. Pourquoi Dantec a-t-il écrit que nous étions probablement en droit d’espérer le pire ? Non parce que la destruction serait bonne en elle-même, nous l’avons suffisamment répété ici ; ni parce que la souffrance posséderait magiquement une vertu rédemptrice ; et encore moins parce qu’il faudrait politiquement chercher à provoquer de notre plein gré la catastrophe de trop. Mais parce qu’au fond, la foi catholique de Dantec lui interdit de confondre la conservation avec le Salut.

Car le Christ ne supprime pas la mort ; il la traverse. Il ne se contente pas de ramener l’Humanité vers l’Éden comme si la Chute n’avait jamais eu lieu. En cela, sa Résurrection ne constitue pas un simple retour à notre état originel, mais bien l’accomplissement de ce que la Chute avait mis en mouvement au cœur de notre Humanité. C’est au fond – très certainement – ce schème chrétien fondamental, celui de la Résurrection venant après la Crucifixion, que Dantec a voulu projeter sur l’Histoire tout entière de notre Humanité. La Chute devant ici produire ses conséquences et Prométhée porter jusqu’au bout le danger en même temps que la lumière de tout son feu, afin que la catastrophe elle-même finisse par révéler ce vers quoi cette Chute conduisait l’Homme.

En vérité, Dantec n’a jamais écrit ni pour ni contre la catastrophe. Il aura écrit constamment en son sein, comme on rédige un journal dans un avion en sachant pertinemment que celui-ci est sur le point de s’écraser. Aucun de ses livres n’indique une quelconque sortie de secours vers un passé intact. Chacun d’eux, au contraire, enregistre à sa manière la vitesse de l’appareil, ses secousses, les voix des passagers et le rapprochement du sol avant l’impact. Mais Dantec demeure chrétien jusque dans la conscience la plus absolue de cette Chute. Pour lui, le point fatal de collision ne sera pas nécessairement le dernier mot de l’Histoire. Car toute sa métaphysique repose finalement sur cette folie propre au christianisme : à savoir que le tombeau peut devenir une porte ; la mort, un passage ; et la fin, une Résurrection.

Alors oui, pour Dantec, Adam continue de s’éloigner toujours un peu plus de nous, à mesure que nous avançons ; et Prométhée, dans toute son ambivalence diabolique, chemine encore pour quelques heures à nos côtés ; tandis que le Christ nous attend patiemment au bout du chemin. Car l’Histoire ne remontera jamais vers ce Paradis que nous avons un jour lointain perdu ; elle continuera toujours de tomber un peu plus bas vers son Apocalypse. Et c’est au fond de cette Chute que Maurice G. Dantec aura cherché, jusqu’au bout de son calvaire ici-bas, non pas le moyen d’éviter la catastrophe, mais bien la possibilité de sa transfiguration.


Tous les entretiens cités sont à retrouver sur :  https://www.mauricegdantec.net/entretiens

  1. « Maurice G. Dantec : « Ne pas subir » », Prism Escape, 6 mars 2003. ↩︎
  2. « Maurice G. Dantec. Entretien », propos recueillis par Jacques de Guillebon, L’Homme a-t-il besoin du Christ ?, Versailles, Via Romana, 2011, p. 67-74. ↩︎
  3. https://www.actusf.com/detail-d-un-article/Interview-de-Maurice-G-Dantec-2006 ↩︎
  4. « Je suis un catholique futuriste » », propos recueillis par Olivier Germain, L’Homme Nouveau, n° 1327, 4 juillet 2004, p. 4 ↩︎
  5. « On a rencontré pour vous Maurice G. Dantec », propos recueillis par Emmanuel Caron, Auteurs.net, 20 juillet 2000. ↩︎
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