Concepts pour l’économie qui vient – 1

Derrière un titre racoleur, cet article a pour objet de présenter des concepts d’analyse économique et politique pertinents, non seulement pour expliquer le passé mais également pour penser l’avenir. En lisant cet article, vous économiserez du temps en évitant de réinventer la roue et en ne tombant pas dans les impasses parsemant le chemin faustien de l’intelligence et de la volonté. Nous allons commencer par la surproduction et l’inertie. D’autres articles suivront.

La surproduction

Placez-vous d’un point de vue macro, celui qu’on adopte quand on joue à un jeu vidéo de gestion, comme Civilization. Selon Wikipédia, indicateur du savoir communément partagé, la surproduction désigne une situation où la production dépasse la demande des consommateurs. Autrement dit, ce que produit votre économique n’est pas acheté par vos gens, du fait d’une inadéquation entre votre structure de production et celle de votre demande. Deux causes sont possibles:

– Soit vous produisez n’importe quoi et personne n’en veut, c’est le croissantisme;

– Soit, c’est plus probable, vous payez vos gens au lance-pierre pour la production de biens populaires qu’ils ne pourront pas acheter car trop mal payés. Comme ceux qui margent sur leur dos ne consommeront pas autant de ces biens populaires que les centaines de gens sous-payés s’ils étaient mieux payés, personne n’achètera ces biens.

Deux situations de sortie :

– Soit vous exportez, compensant le manque de marché intérieur par le marché extérieur. Le Royaume-Uni de la Première Révolution Industrielle a vendu des biens de base (tissu brut, charbon) à des populations de pays sous-développés hors Europe mais qui formaient en agrégé un énorme marché extérieur (et vendait aux Européens des machines-outils pour produire des produits plus finis vendus en Europe). Cela vous rend dépendant aux fluctuations internationales;

– Soit vous être honnêtes et vous payez les gens à la hauteur de leur contribution, voire un peu trop pour leur productivité, ce qui augmente votre marché intérieur. C’est ce qui est arrivé en Europe lors de la Dépression de 1870, qui a surtout été mauvaise pour les patrons, mais très bonne pour les gens de base. La force des US a toujours été d’avoir un marché intérieur énorme, les isolant des fluctuations et du chaos international relativement aux autres Etats comme ceux d’Europe qui y étaient très sensibles.

Un problème est cependant arrivé pendant les années 30, quand le monde entier a été en surproduction. La Première Guerre Mondiale a impliqué des investissements massifs hors d’Europe pour développer la production (notamment agricole et minière) pour compenser l’arrêt, la destruction ou le détournement militaire de la production européenne. Et quand elle fut finie et que tout redémarra, les nouvelles capacités sont devenues encombrantes.

L’inertie

Une force toujours négligée dans les business plans et en économie en général est l’inertie. Si quelque chose est suffisamment gros en termes de personnes et de capital impliqués, sauf grosse catastrophe, cette chose vivra, même s’il existe plus efficace, même si ce n’est pas rentable à horizon 10 ans. Ce concept est illustré par le cas des villes. Si votre ville dépasse une taille critique, elle sera toujours un centre d’activité important. Trois causes:

– Elle produit une quantité suffisante de génies et de gens motivés pour tenir le système, à bout de bras s’il le faut;

– La demande créée dans une certaine mesure son offre. On ne laisse pas des millions de consommateurs sans offre, même en plein désert californien, même dans un système urbain en dégénérescence;

– Les gens sont beaucoup moins mobiles qu’on le croit.

Les villes ne changent d’ordre de grandeur de population que lors d’événements particuliers : ruée vers l’or, famine dantesque touchant tout le pays, guerre.

En élargissant l’idée à des secteurs économiques, on se rend compte que l’inertie économique permet de tenir un certain temps même sans rentabilité sérieuse, le temps de trouver une nouvelle idée, ou de formuler une arnaque qui permettra de pomper des gens et du capital pour faire tourner la machine un peu plus longtemps encore. Par exemple, le secteur spatial et les colonies sur la Lune et surtout sur Mars seront dans ce cas. Si on installe 1000 personnes sur Mars, il y aura une inertie, maintenant au moins un niveau minimum de technologie spatiale. On ne peut pas rapatrier tous ces gens d’un seul coup sans que cela ne coûte cher. On ne va pas non plus les laisser mourir de faim, ce qui suppose de continuer à faire voler des fusées. Et ces gens-là pourrait même avoir des idées fortement marketables, des quasi arnaques pour faire venir plus de personnes sur Mars. Si vous venez pour vivre sur Mars, après 6 mois d’un voyage vous ayant coûté des centaines de milliers de dollars, le voyage de votre vie, même si vous vous rendez compte que ce n’est pas tout à fait ce qu’on vous avez promis, vous resterez. C’est ainsi que l’Amérique du Nord anglaise s’est bâtie, en attirant des gens aventureux ou franchement naïfs pour la traversée vers un eldorado qui se révélait à l’arrivée n’être qu’un marécage où la mortalité était cataclysmique, justifiant le délaissement de ces terres par les indigènes. Une fois que Musk, les Etats-Unis et la Chine auront établi une proof of concept de la vie d’une centaine de chercheurs et d’astronautes de haut niveau sur Mars, des projets comme Mars One pourront revivre. Une ruée vers l’or des astéroïdes ? On sait que ce n’est pas vraiment rentable face à l’exploitation sur Terre mais cela a le potentiel d’attirer certaines personnes sur Mars.

Vous me direz que c’est le mécanisme d’une bulle. Oui, certaines bulles reposent en partie sur ce mécanisme. La bulle Internet a donné les GAFAM, la bulle de l’IA donnera les géants de l’IA de demain. Les bulles explosent, ce qui provoque de gros dégâts, mais en attendant, des investissements dans quelque chose d’intéressant auront été fait alors que c’était improbable. Singularité, pour le meilleur et pour le pire.

Exemple historique, le Nouveau Monde. La colonisation des Caraïbes a suscité un enthousiasme initial. L’or, les esclaves, la richesse, une nouvelle croisade. Pourtant, Cuba colonisée, la monarchie s’est rendue compte que ce n’était juste pas rentable. Le Nouveau Monde était un désastre. Mais en attendant, la base command de Cuba était là, d’où un hidalgo  ambitieux, certains disaient un fou, Cortès, pouvait partir chercher quelque chose plus loin. Et il réussit, il relança la machine pour un tour, créant in fine un Empire colonial pas si rentable mais tellement énorme qu’on ne pouvait plus le lâcher. La demande était là. La rivalité avec les Anglais et les Français était là. Il fallut bien cope en se disant qu’au pire, on ramenait bien un peu d’or du Nouveau Monde (somme annuelle maximale inférieure au PIB des Provinces-Unies, comparez la surface des deux zones pour comprendre pourquoi ce n’était que peu rentable) et qu’on christianisait les païens.

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