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La surpopulation n’existe plus depuis la Révolution Industrielle

3 août 2019

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La surpopulation n’existe plus depuis la Révolution Industrielle

La révolution industrielle est un processus historiquement fort bien étudié. Son ampleur est sans précédent, et constitue une charnière dans l’histoire de l’homme. En effet, depuis environ la fin du XVIIIe siècle – début XIXe, les individus n’ont fait que s’enrichir. Et ce, alors que le niveau de vie anglais au XVIIe siècle n’était pas significativement supérieur à celui de la Babylone du IIe millénaire avant notre ère.

Histoire économique mondiale en une image. Les revenus augmentent considérablement après 1800 dans de nombreux pays, bien que déclinant dans d’autres. Voir A Farewell to Alms: A Brief Economic History of the World de Gregory Clark

S’il n’y a pas – ou peu – de débats concernant cette affirmation, les causes de ce grand changement sont, elles, sujettes à de nombreuses discussions. Cependant, une explication me semble particulièrement pertinente. Elle fut formulée par Ludwig von Mises et perfectionnée par Hans Hermann Hoppe.

Je vais donc, dans le présent article, m’appuyer notamment sur L’Action Humaine de Ludwig von Mises (chapitre XXIV) – déjà présenté dans un précédent article – et Une Courte Histoire de l’Homme : Progrès et Déclin de Hans-Hermann Hoppe (Chapitre 2).

Comment générer de la richesse ?

Il y a trois composantes économiques – toutes nécessaires bien qu’individuellement insuffisantes – qui permettent l’enrichissement, que je vais énoncer, expliquer et illustrer. La compréhension du phénomène de création de richesse – la quantité de biens disponibles – est primordiale pour comprendre la révolution industrielle, cette dernière ayant donné lieu à une augmentation exponentielle de la richesse.

Premièrement, par l’accumulation de capital. C’est à dire la construction de capitaux ou de biens dits de « production » qui permettent de produire davantage de biens de consommation par unité de temps donnée que ce qu’il serait possible de produire sans eux, ou produire certains bien de consommation qu’il serait impossible de produire simplement avec du sol – biens disponibles dans un état de nature – et du travail (ce qui implique une préférence temporelle, ou la différence entre la valeur subjective affectée à un bien futur par rapport à un bien présent ; une préférence temporelle basse implique une faible différence d’estimation entre les deux biens). Ces deux derniers peuvent être considérés comme étant les facteurs de production originels.

Les biens de consommation, quant à eux, sont ceux qui permettent de satisfaire un besoin en eux-mêmes.

Robinson Crusoé, sur son île déserte, initialement n’a à sa disposition que son propre travail et – la matière qui constitue l’île – le sol. D’une certaine manière, il peut satisfaire ses envies de loisirs : nager, se dorer la pilule, faire des châteaux de sable. Toutefois, pour satisfaire la majorité de ses besoins, davantage qu’un simple environnement naturel donné et ses propres mains est nécessaire. Il a besoin d’outils, qu’il doit produire.

Leur production est indirecte, c’est à dire que le temps que notre insulaire préféré y met, les tâches qu’il accomplit et les ressources nécessaires qu’il utilise ne comblent aucun de ses besoins en soi, mais servent à combler des besoins (qu’il pouvait déjà combler) plus efficacement, ou à combler des besoins qu’il était impossible de combler avant leur élaboration. C’est ce qui constitue un bien de production.

Pour attraper plus de poissons qu’à mains nues, il crée un filet de pêche (augmentation de la productivité). Pour tailler le bois, afin de construire un radeau ou un abri (chose qu’il ne peut faire à mains nues) il crée, par exemple, une hache de pierre.

La préférence temporelle de Robinson détermine, entre autres, sa capacité mentale à sacrifier du temps – qu’il aurait pu passer à nager, se dorer la pilule, faire des châteaux de sable – à des fins de production. Ici, production de nourriture qu’il sait plus efficace avec un filet de pêche.

Deuxièmement, au travers de la participation et l’intégration dans la division du travail. En effet, à l’image des avantages comparatifs de Ricardo, les individus, donc les groupes, par leurs multiples différences, peuvent être plus efficaces les uns par rapports aux autres dans des activités de production différentes. Ils ont, par conséquent, avantage à s’associer et se spécialiser là où leur productivité est la plus importante, de sorte à ce que la création de biens soit la plus conséquente.

Supposons deux ouvriers sachant l’un et l’autre faire des souliers et des chapeaux : l’un d’eux peut exceller dans les deux métiers ; soit en faisant des chapeaux, il ne l’emporte sur son rival que d’un cinquième ou de 20%, tandis qu’en travaillant à des souliers, il a sur lui un avantage d’un tiers, ou de 33%. Ne serait-il pas de l’intérêt de tous les deux que l’ouvrier le plus habile se livrât exclusivement à l’état de cordonnier, et le moins adroit à celui de chapelier ?


David Ricardo, Des principes de l’économie politique et de l’impôt, 1817

Imaginons que Robinson soit rejoint par Vendredi. Imaginons aussi que les deux individus soient différents, mentalement et physiquement. Il y a un avantage comparatif à leur spécialisation dans les domaines où ils sont les plus efficaces, et à leur coopération. Par exemple, si Robinson est plus fin avec ses mains que Vendredi, Vendredi a une force brute supérieure à celle de Robinson. Dans notre situation, Robinson devrait s’occuper des tâches de précision manuelle, telle que la confection de filets de pêche. Et Vendredi, les tâches impliquant un exercice d’effort physique intense, comme la découpe et le déplacement de bois.

Troisièmement, la richesse dépend de la taille de la population, et si elle est maintenue à un taille optimale, suivant la loi malthusienne de la population.

La loi de Malthus

Cette dernière n’est qu’une des formes que prend la loi des rendements. Cette loi exprime le principe, vrai a priori (indépendamment de l’expérience), que pour n’importe quelle combinaison de deux facteurs de productions ou plus, il existe un optimum, de telle sorte à ce que n’importe quelle déviation entraînerait des pertes.

Appliquons donc cela aux facteurs originels de production. La loi des rendements implique que si on augmentait la quantité de travail disponible (par l’augmentation de la population) tout en ayant une quantité fixée de sol (et de technologie ; en effet, la richesse potentielle que représente le sol varie avec la capacité d’exploitation des ressources qu’il renferme), nous atteindrions un point ou le rendement serait optimal : ce serait la taille de population optimale.

Passé ce point, le « revenu » moyen per capita chuterait. De la même manière, avant ce point, la division du travail se contracterait, entraînant une exploitation sous-optimale des moyens de production.

Elle est énoncée de la sorte par Mises :

Les êtres non humains sont entièrement soumis à l’empire de la loi biologique décrite par Malthus. A leur égard, l’affirmation que leurs nombres tendent à excéder celui des moyens de subsistance et que les spécimens en surnombre sont éliminés par inanition est valide sans aucune exception.

Ludwig von Mises – L’Action Humaine

Malgré une évocation de Mises concernant la présence de mœurs régulant la population dans les sociétés humaines, ainsi que l’existence de choix individuels basés sur les coûts et bénéfices d’un rapport sexuel, les hommes n’ont jamais su garder leur braguette fermée. Ainsi, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la barrière à l’augmentation démographique ne repose pas sur la procréation, omniprésente, mais à la survie de la progéniture qui en résulte. Cette dernière dépend notamment de la condition économique du foyer ou des géniteurs.

De facto, les humains tendent à être constamment en surpopulation ; et le peu de richesses supplémentaires qu’ils créent ne servirait aucunement ou très peu le progrès économique, puisque immédiatement absorbé et dilué par l’augmentation du nombre de têtes.

Comme illustrées sur la courbe de l’évolution des revenus, les innovations techniques – l’augmentation de la productivité – n’ont pas suffit pour sortir du piège malthusien. Une trop grande croissance démographique, relativement à l’augmentation de la productivité du travail, n’a pas permis une augmentation significative des revenus.

Jusqu’à la révolution industrielle.

Bien que l’augmentation de la population soit ridicule au cours de l’histoire comparée à la sortie du piège malthusien, elle est réelle.

Histoire de la condition humaine

Pour tous les êtres vivants, une augmentation de leur nombre empiète fatalement sur les moyens de subsistance disponibles. On parle ainsi de surpopulation, de spécimens surnuméraires dont il faudrait se débarrasser pour palier un manque de nourriture. Pendant la majorité de l’histoire de l’homme, ce fut invariablement le cas : l’augmentation de la population ainsi que du revenu par tête ne furent pas combinés.

La taille de la population a cependant pu augmenter, principalement par l’utilisation à des fins agraires de nouveaux sols, un certain progrès technologique dans biens de production, ainsi qu’une division du travail plus intense. Mais, comme énoncé plus haut, ces gains d’efficience économique furent toujours très rapidement absorbés. Le tout se soldant continuellement par l’émergence de spécimens surnuméraires, sans aucune possibilité dans la division du travail.

Jusqu’aux années 1800, la loi d’airain des salaires fut une réalité pour l’ensemble de l’humanité. Dus à la présence non négligeable de spécimens surnuméraires, les salaires et autres revenus furent ainsi maintenus proches des niveaux de subsistance.

Une explication incomplète

Parmi d’autres, des économistes austro-libertariens comme Ludwig von Mises et Murray N. Rothbard ont avancé des explications relevant d’un changement de cadre institutionnel, comme les révolutions des Lumières en Europe. Toutefois, cette idée, bien que très répandue, chez les libéraux comme les libertariens, est tout bonnement fausse.

Hoppe rejette facilement cette proposition dans son ouvrage cité plus tôt.

En effet, les droits de propriété – incitant par leur institution l’accumulation de capitaux ainsi qu’un degré élevé du division du travail – ne furent pas mieux garantis au XIIIe siècle en Angleterre qu’au XIXe siècle. Cet argument du cadre institutionnel ne paraît donc pas vraiment pertinent.

De toute façon, les chasseurs cueilleurs avaient énormément de temps libre entre leurs mains pour « inventer » l’agriculture et l’élevage, en plus de structures étatiques peu contraignantes. Ce faisant, ils auraient pu éviter de se retrouver maintes fois en situation de surpopulation ; dans des situations économiquement moins souhaitables. Personne, nulle part, des dizaines de milliers d’années durant, n’a eu l’idée de mélanger son travail avec le sol, plutôt que de l’exploiter jusqu’à son épuisement, comme le faisaient les chasseurs cueilleurs. Au lieu de cela, et ce jusqu’à il y a 11 000 ans en arrière, les tribus nomades ne réglaient le problème de surpopulation qu’en migrant et en exploitant des terres supplémentaires (jusqu’à épuisement de gibier et des plantes comestibles locales), ou plus simplement en entretenant de violents et meurtriers conflits, pillages, scissions intra et inter groupes, sans oublier les infanticides. Pourquoi donc n’ont-il pas adopté rapidement un autre mode de production plus durable ? Pourquoi autant de temps fut-il nécessaire ?

Quelque chose semble manquer dans les explications connues de tous, en ce qui concerne cette période historique.

Le fait est que l’explication donnée par notre philosophe et sociologue allemand relève de la biologie de l’évolution humaine : l’intelligence. Problème : les implications de cette affirmation ne sont pas politiquement correctes. Eh oui, la révolution industrielle n’a pas eu lieu simultanément sur l’ensemble de la surface du globe, et les outils qui l’ont permis ou qui en sont émergés n’ont pas été maîtrisés simultanément par tous les peuples… vous voyez où je veux en venir.

De quoi faire couler de l’encre chez ceux qui voient en l’humain une sorte de table rase.

Aussi, cette prise de position intellectuelle reste très clivante, notamment pour les libéraux-libertariens, parmi lesquels on observe parfois certaines tendances égalitaires. Même si ces derniers n’ont aucun problème avec les inégalités socio-économiques, nier les différences « naturelles » ou biologiques entre les différents groupes humains est un sport de compétition chez nombre d’entre eux. On les retrouve jusqu’à jouer parfois le jeu de l’anti-racisme déconstructionniste, habituellement de gauche.

Cette ultime, bien qu’hypothétique, explication de la sortie des hommes du piège malthusien sera développée dans le prochain épisode.

Nous sommes tous des marionnettes, Laurie. Je suis simplement une marionnette qui peut voir les ficelles.
4 Comments
  1. yoananda

    Oui, mais il vaut mieux parler d'intelligence collective plutôt que "d'intelligence humaine" (sous entendu "individuelle"). C'est la différence entre l’Europe et la chine par exemple. Les chinois ont une société plus conservatrice (autant d'intelligence au niveau individuel, mais moins au niveau collectif que les européens) ce qui les a handicapé bien qu'ils nous aient précédé sur bon nombre d'innovations. ====== Cependant, la question de l'émergence du capitalisme en occident et pas ailleurs a été débattue, et (faudrait que je retrouve la référence du papier), la meilleure explication que j'ai trouvé n'est pas liée à l'intelligence, mais à nos conditions géographiques. En substance : on a eu une plus grande diversité d'animaux domesticables. La géographie à favorisé l'émergence d'état indépendants et en concurrence (alors que la Chine était obligée de centraliser beaucoup plus). ====== Après, il est clair pour moi qui si les africains subsahariens n'avaient pas inventé la roue pendant qu'on allait les voir en caravelles, c'est lié au QI moyen des populations ... la biologie joue un rôle.

    • Dr. Manhattan

      Reste à définir et mesurer l'intelligence collective. Du reste, les QI des occidentaux et des asiatiques de Chine et du Japon sont proches, et effectivement, l'avantage que les uns pourraient avoir par rapport aux autres pourrait effectivement être ces différences géographiques.

      • Ecu

        Je ne prendrais pas ces chiffres de QI au pied de la lettre. L'écart Europe-Asie me semble suspect. Le gap gigantesque entre l'Afrique et l'Europe aussi. Qu'il y ait un écart, je suis prêt à l'entendre, mais si on en croit ces chiffres l'africain moyen est à la limite de la trisomie. Comment pourrait-il ne serait-ce que subvenir à ses besoins de base dans ces conditions ?

  2. Ecu

    Hum. De mémoire, le taux des paysans rapporté à la population totale avait déjà commencé à baisser bien avant la révolution industrielle. En particulier aux Pays-Bas, notamment. Je pense qu'on ne peut donc pas parler de surpopulation (sinon on aurait affecté l'ensemble des forces productives à l'agriculture). Mais il ne suffit pas d'arracher des paysans à leur travail du sol pour engendrer automatiquement un décollage industriel. Si ces personnes sont employées à la guerre ou à construire des palais (par exemple), il n'y a pas de décollage. Celui-ci a lieu à condition (comme vous l'écrivez) de réinvestir tout gain dans l'amélioration de l'appareil productif, ce qui mathématiquement correspond à générer une exponentielle. C'est plutôt une question de mindset, et de structure sociale, à mon sens. Or l'Europe, très décentralisée, constituée d'une multitude d'acteurs indépendants (marchands, bourgeois, princes, rois, fermiers libres, ...) possédait ces caractéristiques, que sans doute la Chine n'avait pas, ou pas à la même mesure. Pour conclure, les périodes précédant la révolution industrielle ont préparé le terrain : décentralisation et création de classes bourgeoises et marchandes, développement du commerce, améliorations agricoles du Moyen-Âge et de la Renaissance.

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