Société

Hong Kong : La révolution des hauts QI

23 août 2019

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Hong Kong : La révolution des hauts QI

On mesure l’efficacité d’un soulèvement à s’adapter aux mesures de rétorsions prises par le pouvoir à son encontre. C’est pour cela que le soulèvement du Maidan en Ukraine a été un précurseur.

Pour les avoir suivies et soutenues en première ligne, la grande réussite d’un mouvement de contestation tient en 3 principes que la jeunesse, pour peu qu’elle soit encadrée, doit maîtriser : être prêt à répondre à la violence, être proactif dans ses mesures et être résilient. Le pouvoir coupe le réseau cellulaire ? Il suffit de demander aux riverains – pour peu qu’on s’assure de leur soutien (à Kyiv, aucune scène de pillage ne fut à déplorer et les commerçants ont toujours été épargnés) – d’ouvrir leur réseau wifi pour que les communications reprennent.

C’est en partie pour cela que le mouvement des gilets jaunes n’a débouché que sur une prime de Noël et un Mars. Le mouvement est largement tenu par des boomers vermoulus qui font un tour de piste les samedis avant de repartir chez maman.

A Hong Kong, les manifestants doivent avant tout être prêts à répliquer à la technologie d’encadrement des masses du Parti Communiste chinois. Et ils y arrivent, avec beaucoup de succès. Notamment car c’est une question de vie ou de mort, une arrestation à Hong Kong comme à Kyiv sous Yanoukovitch, ce n’était pas l’assurance d’une garde à vue avec un avocat, mais bien d’une disparition.

Depuis plus de quatre mois, de nombreux Hongkongais manifestent contre leur gouvernement, et dénoncent un rapprochement qu’ils jugent préoccupant avec la Chine. Le 16 juin 2019, deux millions de manifestants sont ainsi descendus dans la rue, soit plus de 25% de la population.

Mais depuis quelques jours, la tension est montée d’un cran; la police hongkongaise, à la botte du PC chinois, est accusée d’utiliser le système de reconnaissance faciale qui permet à Pékin de surveiller des millions de concitoyens en Chine continentale. En réponse à cette action, et afin d’éviter arrestation et procès, les manifestants utilisent massivement des pointeurs lasers afin d’empêcher les prises de vue des caméras.

Dans un article de blog détaillé publié en 2002, Michael Naimark, un artiste et chercheur en réalité virtuelle américain, a détaillé une expérience qui montre qu’un pointeur laser, même de faible intensité et placé à plusieurs dizaines de mètres d’une caméra, peut largement en perturber la prise de vue. Cette technique peut également détériorer les capteurs des caméras et les manifestants semblent en avoir pris bonne note. L’usage des lasers est à ce point répandu qu’un étudiant a été arrêté pour possession d’une « arme offensive » car il avait dix pointeurs sur lui.

En 2014, lors de la “révolution des parapluies”, ces objets étaient déjà utilisés afin de se prémunir des projectifs lancés à l’encontre des manifestants, notamment des grenades lacrymogènes. Mieux encore, les manifestants hongkongais utilisent désormais des cônes de chantier afin de recouvrir les fameuses grenades pour y contenir les effluves et d’y verser de l’eau pour les neutraliser. Personne de sensée chez eux n’irait ramasser un projectile lancé par la police à mains nues, c’est pourtant du bon sens élémentaire …

En outre, les manifestants déploient des rouleaux de films alimentaires pour palette en pleine rue entre 2 poteaux afin d’empêcher la progression rapide des fantassins de la police. 

Dans les stations de métro où se déroulent les manifestations, des sacs contenant des vêtements du style H&M avec la taille inscrite sur les sacs sont mis à disposition pour quiconque voulant changer d’allure de façon anonyme. 


Air Drop, Tinder et Firechat pour contourner la censure

Voilà de nombreuses années que la Chine a mis en place sa « grande muraille » virtuelle, un système de censure appliqué avec autorité. Cela se traduit par l’interdiction de nombreux services occidentaux tandis que l’information y est particulièrement limitée. Les internautes chinois usent donc de nombreuses techniques afin de contourner celle-ci, dont l’utilisation de la fonctionnalité AirDrop sur les appareils Apple. 

Pour rappel, la fonctionnalité AirDrop permet d’envoyer des fichiers entre n’importe quel terminal de la marque à la pomme croquée. L’utilisateur peut gérer ses paramètres et se rendre visible par tous, si bien qu’il pourra recevoir des documents de tous ceux qui lui soumettent. C’est ainsi qu’à l’occasion de manifestations, certains touristes ont reçu le message suivant : « Le saviez-vous ? Le mois dernier, Hong Kong a été le théâtre de trois protestations massives, avec pas moins de deux millions de personnes dans les rues. N’attendez pas que la liberté ne disparaisse pour la regretter. Celle-ci n’est pas un cadeau divin, le peuple se bat pour elle ». 

En 2014 déjà, les hongkongais avaient développé une appli pour échanger par Bluetooth, Firechat, sans avoir la nécessité d’un réseau télécom. Inutile de préciser que depuis 5 ans, cette appli est dans le top 5 des téléchargements à Hong Kong. Elle a été conçue initialement pour communiquer dans le métro ou lors de grands événements, comme des concerts ou des matchs, mais est désormais estampillée anti-censure.

La police hongkongaise face au doxxing 

Les forces de l’ordre piochent dans les outils de surveillance biométrique mis à sa disposition par Pékin, à savoir un réseau dense de caméras, couplé à des algorithmes de reconnaissance faciale, voire de l’IA pour recenser les cortèges. Elle n’hésite pas à forcer certains manifestants à déverrouiller leur téléphone à l’aide de leur visage, pour récupérer les informations stockées sur l’appareil. En réponse, les manifestants désactivent face ID et touch ID. 

Les 2 parties se rendent coup pour coup : quand les agents dissimulent leurs badges d’identification, une chaîne Telegram apparaît pour révéler leur identité et leur adresse. La chaîne, « Dadfindboy », attire rapidement des dizaines de milliers d’abonnés. En conséquence, Pékin lançait une série d’attaques sur Telegram. Peine perdue, les manifestants passent par Tinder pour communiquer désormais, des profils étant apparus avec l’agenda des blocages. 

Des sites de vente sur internet hébergés à Hong Kong proposent déjà la panoplie du parfait manifestant qui peut désormais s’équiper de pied en cap. Des tutoriels circulent pour montrer comment faire d’un simple tee shirt une cagoule. Ici, on ne se contente pas d’hurler “j’ai faim” devant une caméra complaisante. On agit.  

La discrétion numérique :
l’anti-thèse de l’hyper communication

Les chefs de file les plus en vue ont décidé d’adopter un profil bas sur les réseaux sociaux. Les fonctions de localisation GPS sont systématiquement coupées lors des rassemblements. Le renforcement de leur protection des données personnelles apparaît comme une nécessité vitale : fini les profils publics et les photos compromettantes, les murs facebook et autres comptes twitter deviennent très sobres. Cela reflète ici la terreur qu’inspire Pékin aux manifestants, alors que les leaders fantasques des gilets jaunes n’hésitent pas à se goberger et à fanfaronner sans cesse sur ces mêmes réseaux.

Les tickets de métro se payent désormais uniquement en cash, les cartes de transport étant facilement pistable par le gouvernement.  

Conclusion

Si l’on refait la chronologie des soulèvements modernes, le premier du genre est la “révolution des bulldozers” en Serbie, où des manifestations fleuves en octobre 2000 ont abouti au départ du despote Milosevic. En synthèse, ce qui peut caractériser un tel soulèvement, c’est à la base la création d’un mouvement pacifique, utilisant les nouveaux outils techniques comme le téléphone mobile et internet, qui se retrouve pris dans un tourbillon de répression de la part du régime en place qui traduit sa fébrilité. Le pouvoir ne fait que nourrir la radicalisation en poussant à une réponse violente, le plus souvent autour d’un lieu symbolique. L’adhésion de la jeunesse au mouvement de contestation est une condition sine qua non. Ensuite, il est nécessaire de voir apparaître une structure et une hiérarchie qui doit laisser la place à l’autonomie et au libre arbitre de chacun. L’innovation par rapport à un pouvoir vermoulu engoncé dans ses rodomontades et l’exercice légal de la violence est également un passage obligé. Aucun soulèvement ne s’est fait de façon 100% pacifique du reste, mais le savoir-faire, et le faire savoir des jeunes générations, sont absolument essentiels. Autant de pistes qui expliquent également l’échec des gilets jaunes. Au XXIème siècle, il n’est plus possible de faire du maintien de l’ordre avec seulement un bouclier, une matraque et des canons à eau.

One Comment
  1. Backfromcharly

    Vous parlez des gilets jaunes dans votre article. J’aimerai bien avoir votre avis sur ce mouvement. Avez vous fait un article ? Tout compte fait est ce que ce mouvement a pris ? Si non pourquoi ? L’état français a t’il était trop loin dans la répression ? Bref j’aimerai bien avoir votre vision.

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