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Faux prophètes antivax mais vrais escrocs : le cas Andrew Wakefield

7 juin 2019

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Faux prophètes antivax mais vrais escrocs : le cas Andrew Wakefield

Les antivaccins dénoncent sans cesse les prétendus conflits d’intérêts, fraudes et manquements éthiques des promoteurs et fabricants de vaccins. Ce qu’ils ignorent ou plutôt refusent de voir c’est que leur croisade fut proclamée par un charlatan qui se roule sans honte dans ses vices. Se faisant passer pour un martyr et criant au complot de l’industrie pharmaceutique à chaque révélation contredisant ses élucubrations, Andrew Wakefield reste encore aujourd’hui la star des milieux antivaccins comme le témoigne le succès de son documentaire « Waxxed », soutenu par la députée européenne EELV Michelle Rivasi.

Un vaccin éprouvé pris pour cible

Pour le grand public, son épopée commence en 1998. Alors médecin gastro-entérologue, il publie avec quelques acolytes, une étude de cas faisant état d’un lien possible entre le vaccin ROR (Rougeole, Oreillon et Rubéole) et des troubles pré-autistiques. Le journal n’est pas une obscure revue « pay to publish » nigériane, mais un journal de référence de la médecine, The Lancet.

Cette publication aux conclusions prudentes n’est qu’un prétexte pour des interventions médiatiques fracassantes. En conférence de presse Wakefield demande carrément un moratoire sur la vaccination, provoquant la panique de nombreux parents. En novembre 2000 il déclare, sur CBS, qu’il soupçonne la polyvaccination et un adjuvant, le thiomersal, d’être responsable de « l’épidémie » d’autisme.

Un complot, un vrai

Ce que le grand public, la revue et même la plupart de ses coauteurs ignorent, c’est que cette étude n’est qu’une pièce d’une vaste machination destinée à générer des millions. Dès 1997 Wakefield avait déposé un brevet pour un nouveau vaccin ROR. Parallèlement il avait levé des fonds auprès d’un cabinet d’avocat qui préparait une action collective en justice contre les fabricants du vaccin.

Pour faire fonctionner ce business plan juteux, Wakefield et ses sbires devaient au préalable décrédibiliser les vaccins qui protègent efficacement des milliards d’Homo sapiens depuis des décennies. Le raout médiatique autour de l’étude permet de lancer la croisade noire contre les vaccins et de mettre en avant les principaux arguments, mille fois réfutés, mais toujours repris par les croyants: on vaccine trop, trop jeune, avec des adjuvants dangereux etc…

Le succès des prêches antivaccins se mesure aisément à la recrudescence des décès et séquelles à long terme par maladies évitables par la vaccination. Le cas de la coqueluche au Royaume Uni dont le taux de vaccination avait flanché suite à une campagne de calomnie dans les années 70 illustre parfaitement la recrudescence naturelle de ses maladies dès que la couverture vaccinale devient insuffisante :

Les contre expertises scientifiques boudées par les médias

Face à ce délire, les scientifiques sérieux se mettent au travail. Les études épidémiologiques contredisant la thèse de Wakefield s’empilent dès 1999 , mais leurs timings et leurs diffusions confidentiels limitent leur impact auprès du grand public. Quoique la science découvre et confirme, les croisés antivaccins ont décidé de suivre leur faux prophète. Les grands médias se gardent bien de dégonfler les baudruches qu’ils agitent frénétiquement devant leurs spectateurs. Ainsi, pendant plusieurs années, Wakefield sera libre de faire prospérer son mouvement criminel.

La bête noire de Big Pharma au secours des vaccins

Mais un homme va se dresser pour barrer cette route jonchée de cadavres, de victimes handicapées et stérilisées : le journaliste Brian Deer. Spécialisé dans les questions médicales, il a dévoilé plusieurs affaires de collusions entre « scientifiques » et industrie du médicament. Il est le tombeur de l’antidouleur Vioxx (retiré) et de l’antibiotique Bactrim (usage très fortement restreint). Mais cette fois c’est un complot d’une toute autre nature qu’il va mettre à nu.

En 2004 Deer publie dans le Sunday Time un premier article dénonçant les liens entre Wakefield et le cabinet d’avocats qui prévoit d’attaquer les fabricants de vaccins. Deer découvre aussi que l’affabulateur a infligé des actes médicaux intrusifs et douloureux aux enfants autistes (colonoscopie et ponction lombaire) sans accord du comité d’éthique de son hôpital. Sentant le vent tourner, la plupart des coauteurs du falsificateur se rétractent.

La chute hélas incomplète du falsificateur

Sous pression suite à l’article de Deer, le British General Medical Council lance une enquête. Elle aboutit en 2010. Wakefield et deux de ses coauteurs sont accusés de dizaines de fautes graves, dont falsification, tromperie, manquement éthique. The Lancet rétracte complètement l’article, mais mauvais joueur il relègue ce mea culpa dans un minuscule article anonyme.

Dans la foulée  « Dr » Wakefield est radié de l’ordre des médecins britanniques. Entre fin 2010 et début 2011 Brian Deer signera une série d’articles dans le British Medical Journal dévoilant l’intégralité des tenants et aboutissants de l’affaire, du montage financier aux fraudes scientifiques sans oublier les fautes éthiques.

Malgré ces révélations le mouvement antivaccins prospère et Wakefield n’a toujours pas été traîné devant un tribunal pour répondre de la mort et du handicap des enfants non vaccinés.

De quoi le mouvement antivaccin est-il le nom ?

La crédulité du grand public face aux thèses délirantes des antivaccins est le symptôme d’un conditionnement. Leur confiance est affaiblie après plusieurs décennies de déception politique et de fausses promesses. Dans les médias, des imposteurs prêchant l’apocalypse monopolisent la parole, pendant que les vrais experts sont consignés dans les laboratoires. Le tout est recouvert d’une épaisse couche de propagande catastrophiste sidérante.

Les citoyens ont perdu confiance dans les institutions qu’ils jugent à tort comme formant un ensemble cohérent et agissant contre leurs intérêts. Ils n’acceptent les « thèses officielles » qu’à condition qu’elles viennent flatter leurs conditionnements catastrophistes. Les masses ayant perdu la mémoire des maladies qui décimaient et mutilaient leurs ancêtres, personne ne s’étonnera que les vaccins soient parmi les premières victimes de leur défiance.

Il faut aussi souligner que les réactions des institutionnels furent lamentables. The Lancet fut incapable d’assumer une rétractation franche et rapide, comme l’a fait la revue Food and Chemical Toxicology lors de l’affaire Séralini. Les médias sensationnalistes, aussi bruyants que possible pour relayer l’étude initiale, ne rapportèrent qu’à voix basse les contre-expertises, les fraudes et compromissions de Wakefield.

L’impunité judiciaire dont bénéficie Wakefield n’est pas étonnante, le charlatanisme en science comme en médecine n’est que trop rarement sanctionné. Le grand public, n’ayant ni conscience de l’ampleur des conséquences, ni la capacité de comprendre les polémiques scientifiques, n’est pas demandeur de répression. L’état des systèmes éducatifs ne présage pas d’amélioration à court terme, bien au contraire.

Lors de l’affaire Séralini, en 2012, le monde scientifique a pu constater que les médias et les politiques n’avaient pas changé d’un iota leurs méthodes. D’abord on fait le buzz sur une étude isolée au background douteux, puis on enterre discrètement l’affaire dès qu’elle commence à sentir la charogne. Dans les cas les plus extrêmes comme Le NouvelObs les journalistes n’ont pas hésité à offrir une tribune à une théorie du complot abracadabrantesque. L’avantage quand on refuse d’admettre ses erreurs c’est qu’on ne risque pas d’apprendre.

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