Mai 2025, quelque part en France.
Une fois encore, je suis en plein déménagement. C’est récurrent chez moi : depuis que j’ai quitté le cocon familial à 17 ans après le lycée, je n’ai cessé de changer de lieu de vie, au gré des études, des échanges universitaires, des aléas de la vie active ou encore de la fuite des grandes villes. La dernière fois que je me suis amusé à compter le nombre de déménagements que j’ai vécus, j’en étais à plus de 13 en 17 ans.
J’ai pourtant toujours détesté cela. Mon âme, à la fois stupidement romantique et casanière, s’attache toujours aux lieux qui l’hébergent : de l’appartement surchauffé sous les combles dans le sud de la France à la froide chambre étudiante irlandaise, en passant par le petit rez-de-chaussée parisien humide… Chaque départ est une mini-mort, une déchirure.
Pourtant, d’un point de vue matériel, je n’ai jamais eu à me plaindre. Mes amis et ma fidèle famille ont toujours répondu à l’appel pour m’aider à chacune de ces étapes. Et, par la force des choses, la résidence de mes parents est devenue le cimetière d’artefacts d’une vie instable. Aujourd’hui, une fois de plus, c’est dans mon ancienne chambre d’ado qu’ils vont s’échouer — celle-ci est pourtant déjà pleine depuis longtemps.
Mais il faut bien que place se fasse. Alors je fouille, cherchant désespérément où ranger cette demi-douzaine de câbles USB obsolètes qui traînent dans ma main moite. Je tire sur les tiroirs d’un vieux meuble, rescapé de mon époque parisienne, qui a traversé la France pour venir finir ses jours sous l’affiche défraîchie de Citizen Kane, fixée dans le coin supérieur droit de ma chambre.
Le roulement du tiroir supérieur est bloqué. Je force comme un ahuri jusqu’à ce que le mécanisme cède dans un bruit sourd. À l’intérieur de celui-ci, divers papiers pliés se chevauchent. Je les saisis pour les expédier directement dans la poubelle jaune. Mais l’un d’entre eux, beaucoup plus volumineux, attire mon attention. Contrairement aux autres, ce n’est pas une feuille volante, une facture oubliée ou de vieux cours imprimés ; la texture est plus solide : c’est du papier glacé, et, au vu de la longueur, je devine qu’il s’agit de quelque chose d’important — une affiche ou un poster — depuis longtemps écrabouillé. Pris de curiosité, je le déplie. Et je retombe près de 15 ans en arrière, à la folle époque de la Dissidence Française.
« Oh, putain ! » murmurais-je, médusé par le cauchemar psychédélique qui surgit devant moi. Un serpent géant de plusieurs centaines de mètres de long, colossal, bondissant, ondulant entre les deux tours enflammées du World Trade Center, crève l’affiche. De petites figures humaines sombres chutent des deux buildings. Le reptile, lui, est coiffé d’un haut-de-forme bourgeois, cerclé du drapeau d’Israël, avec le compas maçonnique incrusté juste au-dessus, le tout vulgairement surmonté de la pyramide de degrés du dollar américain. De sa gueule béante, hérissée de crocs, s’échappe une longue langue fourchue qui s’enroule autour d’un cigare libellé “Al Qaida”, lui-même chevauché par un Saoudien en tenue traditionnelle — djellaba, turban et Ray-Ban — brandissant un cimeterre tiré au clair. Une pluie de dollars s’abat sur la scène, se mêlant à la fumée qui s’échappe des tours carbonisées… Sur les écailles de l’immonde animal sont gravés pêle-mêle les logos de diverses institutions et sociétés bien choisies : Monsanto, Carlyle Group, OTAN, Département d’État de la Défense américain, WTO, OMC, OXXON, OMS, AIPAC, un logo inconnu d’un cavalier surmontant un parchemin, l’ADL, la NSA, AJC, International Monetary Fund, CIA, Club Bilderberg, la Banque mondiale, le Mossad, Blackwater, l’EURO, la Skull and Bones, Le Siècle, le Federal Reserve System, l’ONU, la Trilateral Commission, et un dernier que je n’arrive pas à identifier.
Quel strike ! Toutes les névroses paranoïaques du conspirationnisme des années 2010 condensées en une orgie hallucinatoire. Quel esprit dément, irresponsable, a bien pu forger un tel délire graphique ? Quels sont les gens qui ont validé cette abomination et, pire encore, qui sont les types qui, comme moi, ont récupéré un tel engin ?!? Oh, wait… L’ai-je fait ? L’ai-je affiché sur les murs de mon appartement d’alors ? Non, je suis presque sûr que non. Même au sommet de ma démence complotiste, je crois bien ne m’être jamais laissé aller à de telles folies.
Le bas de page est, lui, composé d’un texte : “Fortement déconseillé par :” suivi des logos du CRIF, UMPS, UEJF, NPA et Touche pas à mon pote. Petit trait d’humour bienvenu pour équilibrer cette affiche, ma foi, fort anxiogène. Au milieu de toute cette dégoulinante litanie de symboles, la punchline, elle, est étonnamment sobre : “Tout ce qu’on ne veut pas que vous compreniez est dans ce livre”, accompagnée, quelques centimètres plus bas, d’un bouquin à la couverture toute noire, avec un détourage Photoshop approximatif : “Comprendre l’Empire” d’Alain Soral. Le crime est signé.
Je replie à toute vitesse la relique interdite de peur que quelqu’un me voit, je sais pourtant que je suis seul dans la maison cet après-midi. Je pars m’isoler à l’autre bout de la bâtisse, sur la terrasse orientée au nord, et dans la fraîcheur de l’ombre je me souviens de cette époque.
Je me souviens de tout : Sarkozy 2007, l’élection traumatisante originelle pour ma génération, la première dont j’ai des souvenirs vraiment très clairs et une véritable impression personnelle persistante. Je me souviens de l’ambiance pesante, de l’hystérie autour de cette candidature, du malaise énorme que j’avais à voir les gens soutenir le candidat de l’UMP se faire traiter de nazi, de voir la carrière de Doc Gynéco et d’autres comme Faudel se faire saccager par la gauche qui ne supportait pas leur outrecuidance de soutenir Sarkozy. D’ailleurs, leur carrière ne s’en relèvera jamais, remarquai-je. Drôle d’époque où voter pour un candidat de centre droit, c’était se faire potentiellement assimiler au KKK. Que d’abus, d’agressivité, de bêtise, probablement le contrecoup d’avril 2002, j’imagine. La droite devait payer. Quelle époque pour l’ado que j’étais ! Sans aucune exagération, il était littéralement interdit d’aimer son pays. Ce n’était évidemment écrit nulle part, mais sortir le drapeau tricolore était mal vu. Sauf pour les matchs de l’équipe de France de foot, bien évidemment. Je crois que les plus jeunes ne connaissent pas ce sentiment, et tant mieux pour eux.
Je me souviens encore avec émotion de la première fois que j’ai entendu un cadre du FN se faire interviewer par Jean-Jacques Bourdin, je crois que c’était un matin d’hiver 2012… C’était surprenant, inattendu, soudain, déstabilisant. La chose n’existait pas hors des périodes présidentielles : le parti honni n’avait pas droit de cité, fût-il crédité de 15 % aux élections, et quand bien même eût-il réussi à se hisser au second tour d’une élection présidentielle quelques années auparavant, tout le monde — moi le premier — trouvait cela normal. 100 % de sociaux-démocrates dans les médias, saupoudrés d’un peu de bacille communiste. Tout le monde avait intériorisé cela. L’amour de la France ne s’exprimait pas, il était au RN, et eux étaient mis de côté. Indicible, inaudible, le patriotisme même le plus bon enfant était de fait absent. C’est avec cette absence que j’ai vécu, de la maternité jusqu’au lycée. Comment aurais-je pu résister à ce qui allait advenir ?
Quand un sentiment légitime n’a aucun débouché pour se reprendre et vivre sa vie, il stagne, il dégénère, il devient vulnérable, à la merci du premier qui sera à même de lui fournir une perspective, aussi nuisible soit-elle. Et c’est ce qui est advenu lorsqu’un ex-habitué des plateaux télé aux dents longues, déchu du système médiatique, a décidé de récupérer le paquet que la République avait laissé à l’abandon dans une décharge sauvage au bord de la route France. Cette génération ne pouvait pas avoir de pire départ dans la vie politique que de commencer entre les mains de ce type. C’est pourtant ce que le hasard et les routes sinueuses de l’histoire nous ont donné.
C’est en 2007 qu’Alain Soral lance les bases de son futur et improbable empire internet Égalité & Réconciliation. Association qui, depuis son site internet, s’est construit un véritable empire numérique, agrégeant des dizaines de personnalités, organisant des centaines de conférences, avec sa propre maison d’édition, des locaux en Île-de-France, des sections dans toute la province, et publiant des bulletins vidéo visionnés des centaines de milliers de fois chaque mois pendant des années. Véritable galaxie pot-pourri de tout ce que vous pouviez trouver sur internet et qui n’avait pas voix au chapitre. De ma génération, tous ceux qui se sont intéressés à la politique ont, d’une manière ou d’une autre, été en contact avec l’astre noir que fut la Dissidence : Raptor Dissident, Usul, Wissam Xelka, David Rachline, Florian Philippot, Daniel Conversano, Marine Tondelier, Hassan Occident, Teddyb0y RSA, Chef Otaku, Sarah Knafo, Vincent Lapierre, Idriss Aberkane, Anthoxe Colaboy, Greg Toussaint, Papacito, Youssef Hindi, Greg Tabibian, Pierre-Yves Rougeyron, Pasduhring, Mehdi Meklat, David Guiraud… Tout ce que le monde des influenceurs d’internet et de la politique compte de cette génération, de l’extrême gauche à l’extrême droite. Et combien d’autres parmi les troupes, les attachés parlementaires de LFI, au RN ou chez R ! ? Tous ont eu un rapport d’écoute, de lecture, de collaboration, d’opposition avec E&R — parfois tout cela à la fois. Je pense que ceux qui n’ont pas vécu cette période ne pourront jamais pleinement mesurer l’ampleur du phénomène. Cela leur est d’autant plus difficile que je constate que beaucoup de traces ont été effacées et qu’un voile pudique s’est tacitement posé sur cette influence passée. À quelques exceptions prés, pratiquement plus personne n’en parle, tout le monde se force à l’oublier et personne ne semble se reprocher publiquement cette ancienne passion.
E&R contenait à la fois la pensée d’ultra-gauche marxisante, du catholicisme tradi, de la pensée identitaire, ultra-nationaliste, souverainiste, une partie des indigénistes et la quasi-intégralité de ce qui deviendra la complosphère. Tout cela cimenté par un complotisme qui deviendra de plus en plus délirant et dont il deviendra le navire amiral en France, mais aussi par le ressentiment, une opposition au “Système” et surtout par la figure centrale de Soral, le tout siglé du nom maudit de “Dissidence”.
Un tel attelage ne pouvait évidemment pas durer, Soral entrera en conflit avec la quasi-intégralité des figures du mouvement qu’il avait créé, l’empire implosa et tout se dispersera. Son ego trop fort, la drogue, les comportements borderline auront raison de l’hégémonie politique digitale qu’il aura patiemment réussi à construire. Celle-ci durera une petite dizaine d’années, de la fin des années 2000 jusqu’au milieu des années 2010, avant que tout le monde ne parte tracer sa propre voie, ne laissant plus à E&R que le complotisme et l’antisémitisme comme socle principal. Complotisme qu’il a insufflé dans la tête des gens avec d’autres joyeusetés comme : le tiers-mondisme, le marxisme, l’antisémitisme, le poutinisme, l’anti-libéralisme, l’anti-élitisme, l’anti-américanisme… Tout cela fut un incroyable attrape-tout, en faisant un syncrétisme entre le complotisme d’extrême gauche tendance anti-libérale, celui d’extrême droite et le complotisme purement anarchique. Si les gilets jaunes avaient éclaté ne serait-ce que 5 ans plus tôt, E&R aurait à coup sûr récupéré le mouvement tout entier, tellement son emprise était forte. Aujourd’hui ce n’est plus le cas, il n’y a guère plus que les complotistes et quelques intellectuels ringards totalement paumés, se croyant subversifs, comme Bégaudeau, qui pensent que Soral pèse encore. Le complotisme a métastasé ; depuis ce point de départ il s’est répandu partout. De l’extrême droite en passant par l’extrême centre et l’extrême gauche, et au-delà, dans tout le bassin abstentionniste. C’est ainsi qu’a éclos le complotisme auprès d’un grand public. Le moment où, dans le fracas de l’avènement du web 2.0, il est sorti de la niche des sectes et des caves folkloriques de quelques individus.
Dieu merci, je m’en suis sorti de ce brouillard hallucinatoire, j’ai réussi à expurger de mon esprit ces billevesées. De ces années perdues, j’en ai gardé quelques rares lectures (Gustave Le Bon, 1984…) et puis, après quelques années à vide, le libéralisme m’a tempéré et sorti de ces ornières soraliennes ; c’est pour cela que je l’apprécie d’autant. Mais ce passé me commande et m’oblige à rester vigilant quant au fait que je puisse m’égarer à nouveau.
Malheureusement, certains, dont des amis, n’en sont jamais vraiment sortis. Ils dérivent encore et toujours. Poussés par des vannes qui ne se sont jamais refermées : crise Covid, répétition infinie de barrages politiques absurdes, mépris, égarement économique du pays… J’essaye de les repêcher. Mais nul ne peut en sortir contre sa volonté, je le sais bien.
Cela rassure, dans une vie où tout vous semble bouché, une vie dont vous pensez ne pas avoir la force de la changer : il est bien facile de se laisser aller, de construire a posteriori toute une grille de pensée, une vision du monde où rien n’est changeable, où tout est décidé à l’avance. À quoi bon construire si tout est décidé par des choses obscures et inatteignables ? Les stériles et les impuissants génèrent une pensée stérile et incapacitante. Et dans le fond, c’est bien cela, le complotisme : une résignation masquée en rébellion, une impuissance érigée en système. On n’y croit même pas réellement, ou plutôt on y croit partiellement — à 40 %, 50 %, 60 %, peut-être 70 %, mais guère plus. Racornir le monde semble plus supportable que se supporter soi-même. Dans un pays figé, où l’État et la société ne sont là que pour maintenir votre apathie du berceau jusqu’au tombeau, sans perspective, le complotisme est là pour mille ans. Vous aurez beau faire disparaître tous les Soral, Francis Lalanne et Florian Philippot de France, cela ne changera rien tant que nous serons dans une société sans avenir.
Regard dans le vide, triste. Lassé de remuer mes souvenirs, je retourne finir de remplir à ras bord ma pauvre chambre. Que vais-je encore y découvrir ?

Cet article est le premier d’une série que je vais poursuivre sur mon Substack. Si vous en voulez davantage, c’est ici que ça se passe.