Cinéma

The Terror, un récit tragique qui parle d’Europe

3 juin 2019

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The Terror, un récit tragique qui parle d’Europe

The Terror est une série historique et fantastique de 10 épisodes produite par Ridley Scott. Elle traite le sujet de la fameuse expédition Franklin de 1845, dont la disparition avait suscité un immense émoi dans le monde anglo-saxon de cette époque. Le scénario s’inspire aussi du roman éponyme de Dan Simmons, publié à la fin des années 2000.

Le fond historique : l’expédition Franklin

Il s’agit d’une expédition britannique composée de deux navires et de leurs équipages : l’Erebus et le Terror. Partis des Îles britanniques en mai 1845, l’objectif de cette expédition arctique consiste à finaliser l’éclairage du fameux passage du Nord-Ouest, à travers les contrées désolées du Grand Nord canadien.

Le dispositif est placé sous les ordres de Sir John Franklin, officier de marine expérimenté ayant déjà participé à de nombreuses expéditions sous les latitudes arctiques. Les deux navires seront observés pour la dernière fois (par des Occidentaux) dans la mer de Baffin, en août 1845.

La suite n’est connue que par supposition, et ce grâce aux nombreuses expéditions de secours qui ont pu déceler la présence de nombreux indices sur les lieux du désastre. En effet, aucun des 129 hommes de l’expédition Franklin n’a pu remettre les pieds sur les Îles britanniques. Tous sont morts au milieu des étendues désolées du Grand Nord. 

Que s’est-il passé ? Comment une expédition d’hommes chevronnés et accoutumés, pour la plupart, aux expéditions polaires a-t-elle pu être ainsi anéantie ?

Une littérature nombreuse existe sur le sujet, et les dernières expéditions scientifiques (depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui) ont permis de clairement identifier les causes du désastre et même de retrouver, en 2014 et 2016, les épaves immergées de l’Erebus et du Terror. 

Photographie de Sir John Franklin, prise peu de temps avant le départ.

On sait que des hommes sont morts dès le premier hiver dans le Grand Nord (on a retrouvé leurs sépultures et leurs corps superbement conservés), pour cause de maladie. La plupart des indices laissent à penser que des survivants ont réussi à tenir au moins deux hivers supplémentaires. Les navires n’auraient pu être libérés de l’étreinte des glaces, ce malgré le redoux des étés. Finalement les derniers rescapés auraient tenté de rejoindre la civilisation à pied, finissant par mourir dévorés par les ours polaires. On sait aussi que les conserves embarquées, de piètre qualité, auraient été contaminées par le plomb des soudures. Les traces relevées sur nombres d’ossements ne laissent guère de doutes : certains survivants se sont adonnés au cannibalisme pour survivre.

La série

La fiction proposée repose en grande partie sur les découvertes des traces laissées par les survivants (en sursis) de l’expédition. Et c’est là un élément extrêmement intéressant. En effet, voir comment des faits supposés (que l’on peut découvrir dans de la littérature ou des reportages sur le sujet, nombreux en ligne) se retrouvent retranscrits dans une fiction donne une certaine épaisseur à l’œuvre. Cette dimension médico-légale, se basant sur des constatations de terrain, suppose une grande rigueur historique.

Mais c’est tout d’abord esthétiquement que The Terror fait mouche. Il s’agit avant tout d’une série à ambiance. Une ambiance glauque, tout en clair-obscur. Une photographie éblouissante, ainsi qu’une bande sonore de qualité, viennent soutenir cet aspect esthétique. Aussi, une dimension hautement littéraire ressort de cette œuvre filmée, avec le sentiment diffus de toucher de près le style fantastique et génial d’un Lovecraft, ou d’un Stephen King.

Une distribution de qualité, servie par Jared Harris (dans le rôle de Francis Crozier), Tobias Menzies (dans le rôle de James Fitzjames) ou encore Ciarán Hinds (dans le rôle de John Franklin) vient renforcer l’impression qualitative de cette série.

Un récit tragique et européen

Un paradoxe terrible, mais aussi très beau se dégage de The Terror. Alors que l’Europe du XIXe siècle s’élance à pas rapides sur une voie devant la mener à des sommets éblouissants, certains de ses fils meurent isolés, dans des conditions abominables, afin de clarifier des cartes vierges. La dimension sacrificielle est très présente dans The Terror. Et face à des sociétés contemporaines absolument hermétiques à la notion de sacrifice, certains messages véhiculés par la série peuvent être perçus de manière très bénéfique.

En effet, les équipages de l’Erebus et du Terror, brossés de manière époustouflante, sont l’avant-garde d’une civilisation. L’équivalent des astronautes de la seconde moitié du XXe siècle. Et pour cela, en raison de leur rôle d’ouvreurs de voies, ils devront payer un lourd tribut. Cette dimension prométhéenne de l’esprit européen est bien retranscrite à l’écran, bien que de manières implicites. La dimension « équipage » est également brillamment abordée. 

En effet, l’équipage est ici montré comme une communauté de destin, pour le meilleur comme pour le pire. Voir ces hommes, environnés d’une nature impitoyable (mais aussi terriblement belle), accomplir de tels efforts pour maintenir en eux le sentiment d’appartenir à une civilisation supérieure incite à une forme de recueillement. La question des mentalités des hommes du XIXe siècle est aussi superbement représentée. L’attitude des hommes de l’époque victorienne face à la vie et ses turpitudes, ainsi que face à la mort, force le respect. Du simple matelot jusqu’aux chefs de l’expédition, la plupart des membres de cette aventure funeste (mais pas tous…) feront preuve d’une abnégation et d’une droiture sans faille. Il serait difficile de se représenter un tel équilibre psychologique dans notre début de XXIe siècle. Ce contraste est saisissant.

Aussi, cette dimension très XIXe siècle, couplée à l’aspect « expédition scientifique en zone hostile » fait un écho superbe à l’œuvre de Jules Verne, un des auteurs qui a su le plus purement du monde faire une synthèse de l’esprit européen à travers ses textes. En effet, Verne a su faire une synthèse de trois grands archétypes européens, à savoir la figure du chevalier, la figure de l’aventurier et la figure du technicien.

The Terror vient aussi traiter de la question de l’animalité propre à chaque homme, de « l’ennemi intérieur », de la folie. Car, en effet, malgré la rigueur morale et le sentiment de supériorité de ces hommes, plusieurs d’entre eux seront conduits à basculer.

The Terror est alors la série qu’il faut voir pour retrouver en soi l’enthousiasme et l’esprit d’entreprise malgré des temps sombres.

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