Société

Terreur raciale sur Oakland: « Your Black Muslim Bakery ».

12 août 2019

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Terreur raciale sur Oakland: « Your Black Muslim Bakery ».

Les faits et anecdotes utilisés dans cet article sont issus du livre « Killing the Messenger » de Thomas Peele.

C’est une histoire qui aurait pu être un parfait exemple du rêve américain : la réconciliation entre les différentes communautés ethniques et religieuses par la réussite économique. Tel semblait être le projet de « Your Black Muslim Bakery », une chaîne de restauration halal. Cependant, suite à une mauvaise gestion financière, des problèmes d’hygiène et surtout à cause de la personnalité de son fondateur qui fut l’objet d’accusations très graves telles que des viols sur mineures, l’aventure fut un désastre sur tous les plans. C’est en analysant de plus près cette affaire que l’on obtient aussi des renseignements précieux sur la Nation of Islam, sur son influence dans la communauté afro-américaine, tant au niveau spirituel que financier.

Scandales à répétitions et mort d’un journaliste.

Depuis plusieurs années, des scandales avaient éclaté dans la presse locale sur cette chaîne de restaurants. Mais en 2007, les choses prirent une toute autre dimension lorsqu’un journaliste fut assassiné pour s’être intéressé de trop près à la Bakery. Ce journaliste s’appelait Chauncey Bailey et s’est fait tuer le 2 août 2007 lors d’une embuscade. C’est donc l’occasion de lui rendre hommage, 12 ans plus tard presque jour pour jour, en revenant sur son engagement de journaliste, notamment sur son combat contre les Black Muslims.

Chauncey Bailey

Les débuts de « Your Black Muslim Bakery »

Créée en 1968 par le prédicateur Yusuf Bey sous l’impulsion de Elijah Muhammed -un des leaders de la Nation of Islam- la chaîne de restaurants « Your Black Muslim Bakery » avait la particularité, comme son nom le suggère, de confectionner tous ses produits en accord avec le Coran. Ainsi, les cookies ou autres gâteaux ne contenaient pas de sucre raffiné ou de conservateurs, les sandwichs étaient halal.

Quelques années après sa création, et particulièrement dans les années 70, la chaîne connut un succès économique indéniable. YBMB écoulait plus de 6000 pains et 300 entremets par semaine dans plus de 150 lieux de ventes répartis dans la région de la Bay Area. C’est donc tout naturellement que la jeune entreprise fut présentée comme un exemple de réussite et de prospérité, offrant même du travail à ceux qui étaient refusés partout ailleurs comme les ex-taulards. Ce succès économique a permis de maintenir pendant un court laps de temps une forme de paix inter-ethnique dans une ville comme Oakland qualifiée de Detroit de la côte-Ouest. Nous sommes au lendemain de la fin des lois raciales aux États-Unis et les rapports entre communautés ethniques sont extrêmement tendus, notamment en prison.

Derrière la Bakery, l’ombre de la « Nation of Islam »

Le siège de « Your Black Muslim Bakery » était situé dans un premier temps à Santa-Barbara puis, trois ans plus tard, Yusuf Bey relocalisa à Oakland. Ce choix n’est pas un hasard, et pour le comprendre, il faut revenir sur l’histoire de la ville d’Oakland et sur l’influence du mouvement politico-culturel de la Nation of Islam dont les membres ou affiliés sont appelés les « Black Muslims ».

Yusuf Bey, fondateur de la « Your Black Muslim Bakery »

Zebra Murders

Des mois durant, quatre jeunes noirs terrorisèrent la région de San Francisco en tuant au hasard des Blancs. S’autoproclamant les « anges de la mort », ils justifiaient leurs actes en expliquant que le salut de l’humanité ne pourrait advenir que par le meurtre des « démons blancs ». Le journaliste Bailey qui était bien renseigné sur les idéologies suprématistes noires fut le premier à révéler que ces tueurs suivaient en réalité les enseignements de la Nation of Islam. Pour lui, il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait de Black Muslims.

Les meurtres « Zebra » sont une série de meurtres à motivation raciste qui ont eu lieu à San Francisco, Californie, d’octobre 1973 à avril 1974.

Yakub, le créateur de la race blanche.

C’est donc sans surprise que Bailey s’intéressa au cas de Yusuf Bey et à sa fameuse « Your Black Muslim Bakery » car avant d’être un entrepreneur Bey était surtout un disciple spirituel de Elijah Muhammad qui lui enseigna les bases du culte de la Nation of Islam :

Allah, en 1930, pris forme humaine en la personne de W.D Fard et voyagea de la Mecque à Détroit. Une fois sur place, Fard annonça que sa mission était de retrouver les membres de la tribu de Shabazz aux États-Unis d’Amérique et qu’il allait confier cette tâche au vénérable Elijah Muhammad. Afin de retrouver le vrai Islam, les Black Muslims doivent donc faire sécession avec le reste de la population.

Yusuf Bey en pleine ferveur religieuse commença dans les années 80 à payer pour faire des prêches sur une chaîne de télévision privée, l’émission s’appelait « True Solutions » et grâce à elle, il put atteindre des dizaines de milliers de Noirs américains. Il enseigna notamment l’histoire de Yakub. Cette thèse afro-centriste selon laquelle un génie Noir hydrocéphale vivant sur une île grecque il y a plus de 6000 ans faisait des expériences génétiques. Suite à un malencontreux mélange, Yakub le magnifique aurait créé la race humaine la plus perfide, la race blanche. Cette race maudite aurait un pouvoir maléfique qui la rend à la fois unique et particulièrement malfaisante : la « tricknology » ou la science de l’esbroufe. Ensuite, pour une raison obscure, les Blancs seraient alors devenus subitement jaloux et belliqueux envers les Noirs puis auraient naturellement usé de la science de l’esbroufe pour les réduire en esclavage.

Yakub, le créateur de la race Blanche.

La ville d’Oakland se transforme en ghetto, les Blancs sont responsables.

Oakland a vu débarquer pendant la seconde guerre mondiale des dizaines de milliers de Noirs américains – la population noire ayant augmenté de près de 300% durant cette période- venus travailler dans la construction de navire de guerre. La plupart d’entre eux venaient du Texas ou de Louisiane. À la fin de la guerre, ces travailleurs se reconvertirent dans la construction automobile, de routes ou autres infrastructures. Cependant, la situation économique de la ville se dégrade rapidement. En 1966, l’écrivain Warren Hinckle décrivit Oakland de la façon suivante :

“ a city planner’s version of the seventh layer of hell: an ugly, squalid, depressing hodgepodge of commercial neighborhoods, smoke-deadened greenery and neglected residences of Victorian design and Edwardian vintage. The dominant color is gray.” Oakland “is one of the worst examples of American society.”

C’est aussi à Oakland que naquit le mouvement révolutionnaire marxiste des « Black Panthers » en 1966. Il apparaît que le journaliste Bailey ait voulu les rejoindre et écrire pour leur journal à la fin de ses études mais qu’un de ses professeurs l’en dissuada, lui conseillant plutôt de rejoindre un journal plus « mainstream ». Après réflexion Chauncey fit un compromis et travailla pour « The Sun Reporter », un journal hebdomadaire de la communauté noire mais moins radical que celui des « Black Panthers ».

Yusuf Bey s’émancipe de la Nation of Islam

La Nation of Islam s’implanta rapidement en Californie et de nombreux Black Muslims y suivirent les prêches de Elijah Muhammad à la mosquée de San Francisco, située à côté du quartier mal famé de Fillmore.

L’honorable, le vénérable, le grandiose Elijah Muhammad fut le leader de NoI jusqu’en 1975.

Mais en 1971 Yusus Bey décide de se désolidariser de la Nation of Islam suite à un jeu de pouvoir au cours duquel il n’eut pas la position qu’il convoitait. De plus, l’argent de la NoI allait en priorité vers Chicago, et Bey savait qu’il aurait des problèmes avec l’organisation s’il commençait à générer de l’argent avec sa chaîne de restaurants. La Nation of Islam voyait d’un mauvais œil l’enrichissement personnel. Il décida donc de garder la base doctrinale mais de couper les ponts officiellement avec la NoI pour ne pas avoir de compte à rendre. Il voulait être un Black Muslim indépendant afin de pouvoir vendre ses produits halal à la télévision, en faisant de la réclame. Ce que n’aurait certainement pas accepté la Nation of Islam.

Début des ennuis pour Yusuf Bey : accusation de viol sur mineur.

Bien que séparé de la NoI, Bey continua d’admirer son leader Elijah Muhammad pour son habilité à diriger des hommes et pour son éloquence. Mais une chose plus inavouable rapprochait les deux hommes, leur goût pour les petites filles. Dans les années 50 à Chicago, dans les headquarters de la Nation of Islam, Muhammad demandait à avoir des secrétaires à peine adolescentes et leur disait qu’elles devaient s’offrir à lui car telle était la volonté d’Allah. Yusuf Bey, quant à lui, sera accusé d’inceste et viol sur une fille de moins de 14 ans.

Dans un autre registre, Elijah tenta des rapprochements avec le Ku Klux Klan notamment en 1962 où le chef du parti nazi américain George Lincoln Rockwell qualifiait Muhammad de « Hitler pour la communauté noire ».

George Lincoln Rockwell, chef du parti Nazi américain pendant un discours de Malcolm X en 1961.

Mort du leader de la Nation of Islam, Elijah Muhammad, grand ami de Yusuf.

Quand Muhammad meurt en 1974 son fils prit naturellement la relève de l’organisation. Il est difficile de connaître le nombre exact des membres de la Nation of Islam car elle ne tient pas de registre à proprement parlé. On estime le nombre total de ses membres à une centaine durant la seconde guerre mondiale ; période pendant laquelle, la Nation demandait activement à ses quelques membres de collaborer avec les Japonais et de les considérer comme des frères de lutte. Lorsque Malcolm X en fut le porte-parole, le nombre d’adhésion explosa et les autorités américaines pensent que le nombre total s’élevait autour de 30,000 dans les années 50.

Pour Yusuf Bey, la mort de Elijah est une aubaine car il est maintenant totalement libre et il n’existe plus aucun lien de dépendance entre lui et la NoI. Même au niveau doctrinal, alors que Bey continuait de raconter l’histoire de Yakub dans ses prêches télévisés, le nouveau leader quant à lui la rejette totalement, tout comme le voyage d’Allah à Détroit. Il veut se rapprocher d’un Islam plus traditionnel, ce qui lui attira les foudres du jeune Louis Farrakhan alors en pleine ascension dans la hiérarchie. Lui reprochant notamment d’avoir changé le nom même de l’organisation, la Nation of Islam devenant la « World Community of Al-Islam in the West ». En 1981, lors de sa prise de pouvoir, Farrakhan rétablira le nom d’origine.

Yusuf Bey, citoyen modèle, aide la ville à lutter contre la criminalité avec ses hommes de main qui appliquent la shariah.

Sur le modèle de la Fruit of Islam qui est un peu la section commando d’élite de la Nation of Islam, Yusuf Bey décide de remettre un peu d’ordre dans la rue en créant une sorte de police de la Shariah. Ainsi, furent chassés les dealers de drogues, les prostituées et les ivrognes. Ce qui rendait objectivement service à la ville car ce Jihad avait pour conséquence une baisse des statistiques liées aux crimes.

Une tentative en politique qui lui sera bénéfique malgré des discours haineux.

Jusqu’à présent, Yusuf Bey s’était tenu à l’écart du monde politique. Mais les choses vont changer en 1994 lorsqu’il participe à l’élection à la mairie d’Oakland. Durant le début de sa campagne, il se montra plutôt habile en obligeant ses opposants à aller sur ses thèmes de prédilection comme la pauvreté, la brutalité policière et le racisme.

Yusuf Bey en campagne pour le poste de Maire d’Oakand. On peut voir le portrait de Elijah Muhammad derrière.

“We don’t even have one Black-owned supermarket in Oakland. That’s a crime”

Mais par son idéologie, des discours haineux et surtout certaines de ses relations, il choqua, et beaucoup de gens s’insurgèrent contre lui. Il invita lors d’une conférence le porte-parole de la Nation of Islam qui tint des propos pour le moins abjects où tout ce qui n’était pas Noir et Musulman devait être anéanti.

“Kill the women … kill the children … kill the babies … kill the blind … kill the crippled … kill the faggot … kill the lesbian … kill them all. When you get through killing them all, go to the goddamn graveyard and dig up the grave »

Khalid Muhammad, porte-parole de la NoI, lors d’une conférence en 1993 concernant le sort des Blancs en Afrique du Sud.

Malgré ces scandales et ses discours hyper radicaux, Yusuf Bey ramassa tout de même 5% des votes et se fit des connexions dans le milieu politique qui lui permettront de respirer financièrement quelques années de plus.

La ville d’Oakland prête un million de dollars à Yusuf Bey.

En plus des conséquences catastrophiques en termes d’image auprès d’une bonne partie de la population, la plupart de ses fournisseurs ou de ses points de distributions refusèrent tout lien avec Yusuf Bey et sa Bakery. Il perdit donc de nombreux contrats. Mais la ville l’aida à se relever en lui offrant sur un plateau des points de ventes aussi importants que l’aéroport de la ville et le stadium de baseball. De plus, sous prétexte de vouloir investir dans une entreprise à but non lucratif, il obtint un prêt d’un million de dollars. En l’espace d’une année, tout l’argent avait été dépensé par le fils de Yusuf, Nadar. Ce dernier accusa la ville d’être responsable de la gabegie alors qu’en réalité il fut prouvé qu’il avait tout dépensé, sa femme et lui.

La fin du patriarche, aussi violeur en série.

À la fin des années 90, Yusuf Bey tomba malade. Il allait annoncer publiquement qu’il était atteint d’un cancer du colon, mais il découvrit aussi qu’il avait contracté le VIH. Après toutes ces années passées à abuser de ses employés, de prostituées, de soldats (il était aussi homosexuel), de junkies … Avec le déclenchement de l’épidémie du Sida dans les années 80, beaucoup de femmes avaient peur de se faire transmettre le virus par Yusuf. Sachant l’ogre sexuel qu’il était, elles le suppliaient parfois de mettre un préservatif, chose qu’il refusait catégoriquement. Le coup de grâce dans ces histoires de débauches et d’abus sexuels a été donné par une femme dont la fille avait été violée par Yusuf. Une enquêtrice de la Police d’Oakland visiblement plus zélée que les autres décida de s’intéresser à son cas. Il en résulta après plusieurs analyses ADN, que Yusuf avait commis plusieurs actes incestueux sur un de ses fils (qui se suicida par la suite) et sur plusieurs de ses filles. Le patriarche Bey meurt en 2003 en ayant le temps de désigner son successeur.

La terreur Yusuf Bey IV aka Fourth aux manettes de l’empire.

C’est pendant le règne de Yusuf Bey IV sur l’empire familial que le journaliste va commencer à devenir trop gênant. En effet, Chauncey Bailey aurait des scoops à révéler sur la situation financière de YBMB. Nous verrons comment par la suite. En tout cas, en 2005 la Bakery allait de plus en plus mal financièrement et l’IRS était bien motivée pour récupérer son argent. Le prêt d’un million de dollars n’a jamais été remboursé, il y a des dettes en pagaille, bref, la situation était alarmante. Mais au sein du Clan Bey, les deux frères ne partagèrent pas du tout la même vision pour sortir de la crise dans laquelle ils s’étaient empêtrés. Yusuf IV surnommé « Fourth » ne s’entendait pas avec son frère Saleem sur les décisions à prendre et ce dernier ira donner des informations au journaliste Chauncey Bailey afin de contrecarrer les plans de Fourth. Ayant pourtant promis de ne pas révéler son nom, Chauncey commis l’imprudence de confier à quelqu’un que Saleem était bel et bien l’informateur. Par un mauvais concours de circonstances, Fourth eu vent de ce petit manège qui se déroulait dans son dos et entreprit de tuer le journaliste, ce vendu aux diables blancs.

Yusuf Bey IV, fils de Yusuf Bey, commanditaire du meurtre de Chauncey Bailey.

Ce que ce petit génie mal-informé ne savait pas, c’est que le papier de Bailey n’allait sans doute jamais sortir.

Le rédacteur en chef Paul Cobb craignait les représailles de Fourth et de ses hommes de l’ombre, il ne souhaitait pas prendre le risque. Des raisons d’avoir peur des Beys, il y en avait beaucoup et Fourth ne tarda pas à en donner en commanditant l’assassinat du journaliste Chauncey Bailey qui fut exécuté par un jeune soldat, appelé Broussard. Ce dernier tira au fusil à pompe sur Bailey une première fois dans le torse et une seconde fois dans la tête.

Fin du game pour la Bakery.

Suite à ce crime, la Police ne mit que peu de temps à retrouver l’assassin et son commanditaire. Yusuf Bey IV a été condamné à trois peines à perpétuité et purge actuellement sa condamnation dans la prison de Salinas d’où il aurait essayé d’organiser le meurtre d’une personne (un traître) en envoyant des messages d’un téléphone entré illégalement dans la prison.

Depuis cette affaire d’assassinat, la franchise « Your Black Muslim Bakery » n’existe plus. La ville ayant saisi le bâtiment principal de la chaîne pour un million de dollars. Selon un article du « East Bay Times » des disciples de Yusuf Bey IV ouvrirent en 2017 ce qu’ils appellent un « Black Muslim Temple », une sorte de service de sécurité privée. En d’autres termes, une nouvelle armée de Black Muslims est en formation.

Pour aller plus loin et découvrir le travail d’investigation de Chauncey Bailey, ainsi que le suivi des procès liés à la YBMB :
http://www.chaunceybaileyproject.org/

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