Pouvoir d’Achat, Le Grand Mensonge par Philippe Herlin (Partie 1)

Livres 2 décembre 2019

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Pouvoir d’Achat, Le Grand Mensonge par Philippe Herlin (Partie 1)

Toute société a ses mythes, plus ou moins savamment entretenus par les structures gouvernementales. Le fameux Conseil National de la Résistance (CNR) de 1945 en France ne fait pas exception à la règle. Dans ce nouvel ouvrage, l’auteur va nous parler surtout de l’organisme étatique de statistiques français, j’ai nommé l’INSEE (Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques).

Vous avez peut-être déjà entendu parler du nom de cet organisme. Son travail est d’apporter des données pour avoir une cartographie la plus réaliste possible, entre autres, de l’économie française.

Seulement Philippe Herlin, économiste indépendant et titulaire d’un Doctorat en Economie en 2012 au Conservatoire Nationale des Arts et Métiers, dresse un constat pour le moins ambigu sur l’apport de cet organisme vis à vis d’un critère essentiel de la bonne santé économique des français : Le Pouvoir d’Achat.

Des perceptions contradictoires entre l’INSEE et les Français

Pour l’INSEE, il n’y a aucun doute et le résultat est sans appel :

« Depuis 50 ans, les Français ont, sauf en 1993, consommé un peu plus chaque année, si bien qu’aujourd’hui le volume annuel de consommation par personne est trois fois plus élevé qu’en 1960. » (Etude 2009)

La démographie n’a pas été pris en compte, mais même avec cela, et en intégrant l’après crise des années 1970 (crise pétrolière) :

« Le pouvoir d’achat des ménages a depuis lors progressé moins vite : + 2,1 % par an en moyenne entre 1975 et 2008, soit, compte tenu de la hausse tendancielle de la population, 1,3 % au niveau individuel. »

Même plus tard en 2015-2016, le pouvoir d’achat progresse à 1,6 % par an ! Alors même que le chômage structurel n’a pas vraiment diminué depuis des décennies, le pouvoir d’achat selon l’INSEE augmente de façon imperturbable.

Pourtant, dans un rapport du Conseil d’Analyse Economique (CAE), organisme rattaché au premier Ministre, un sondage SOFRES lance un autre son de cloche : 89 % des français ne constatent aucune amélioration de leur pouvoir d’achat.

Pour calculer l’évolution du pouvoir d’achat, l’INSEE a créé un indice de son cru : l’Indice des Prix à la Consommation (IPC), qui représente « l’inflation » (montée des prix) dans le langage courant.

l’IPC est réellement l’indice central des statistiques de l’INSEE :

« Pour les économistes, il permet d’apprécier les tensions inflationnistes et de mesurer l’évolution des revenus ou de la consommation des ménages en termes réels. Pour les responsables des politiques sociales, il permet de s’assurer du maintien du pouvoir d’achat du SMIC ou de certaines prestations. C’est un indicateur clé des politiques salariales des entreprises et un instrument familier des particuliers pour l’indexation des pensions alimentaires ou des rentes viagères. »

En somme, il concerne une grande partie de l’économie aussi bien étatique (emprunts, politiques sociales, etc..) que privée. D’où la nécessité, selon l’auteur, de questionner sa méthodologie surtout quand on constate une telle différence d’appréciation entre les statisticiens de l’INSEE et les Français dans le réel.

Les Limites de l’IPC

La première limite qui paraît banale est qu’il s’agit précisément que d’un indice : au final quelque chose de construit à partir de statistiques et d’hypothèses à l’appréciation du statisticien.

Le problème, comme nous dit Philippe Herlin, c’est qu’en réalité chacun a son propre IPC, et donc sa propre sélection de produits qu’il va estimer essentiel : la bourgeoise du Paris 16e s’intéressera aux prix des fourrures et du diamant, alors que l’ouvrier en banlieue n’en aura rien à faire et s’intéressera davantage à la baguette de pain de son boulanger favori.

Une deuxième limite vient de cette notion de « panier moyen » où le statisticien va opérer un biais de pondération. Quand le prix d’un produit augmente à salaire constant, le consommateur a plutôt tendance à restreindre sa consommation (ex : on mange une fois par semaine du poisson au lieu de deux). Sauf que ce n’est pas ce que fait l’INSEE, elle ne fait que diminuer l’importance du dit produit dans l’indice : l’inflation réelle du produit est alors diluée. Ceci dit ils n’ont pas d’autres choix pour créer un « panier moyen ».

Une troisième limite c’est aussi le secret de ces produits constituant le panier moyen. Il y a une raison historique valable à cela : lorsque la liste des biens suivis était plus restreinte et que le contrôle des prix avait encore cours, les politiques se débrouillaient pour ne pas influencer le prix de ces produits tout en modifiant ceux qui n’entraient pas en compte dans l’indice. Cela permettait de minorer l’inflation officielle et camoufler la montée globale des prix.

Néanmoins vu que le contrôle des prix n’a plus cours et que la liste contient maintenant des milliers de produits – ce qui rend difficile toute manipulation du gouvernement -, cette raison n’est pourtant plus valable. Selon l’auteur, elle devient surtout utile pour éviter toute contre-expertise dans les prix et être contraint d’accorder une confiance aveugle envers les statisticiens (pas du tout influencés par leurs employeurs : l’Etat) peuplant l’INSEE.

Une quatrième limite c’est l’invention de l’INSEE d’un « effet qualité ». Le principe est somme toute simple : L’iPad de 2007 a le même prix que celui de 2015 ? Pas du tout ! Comme il dispose de plus de fonctionnalités et d’une qualité supérieure en 2015, l’INSEE considère que vous en avez « plus pour votre argent » ce qui se concrétise par une baisse arbitraire de son prix.

Cela touche les biens technologiques mais aussi le logement, l’alimentation etc.. Philippe Herlin estime que 25% des produits du panier moyen subit cet effet qualité tous les ans.

Seulement à moyen/long terme, un produit subissant cette « effet qualité » subit un effondrement des prix totalement aberrant. Un exemple saisissant : selon l’INSEE, l’IPC de l’ordinateur personnel serait passé de 100 en 1996 à 5 en 2017 (son prix se serait divisé par 20). Concrètement, un ordinateur personnel coûtant l’équivalent de 1000 euros en 1996 serait à un prix moyen de 50 euros en 2017.

Personnellement je suis prêt à écouter les bonnes adresses pour avoir un PC à ce prix aujourd’hui…
C’est au final une « technique » de plus qui va minorer l’inflation réelle des produits.

Cette approche « prédictive » à essayer de calculer un effet qualitatif des produits par des systèmes quantitatifs et statiques (mathématiques & statistiques) est très symptomatique de l’approche de l’école socialiste et néo-classique anglo-saxonne.

Elle fait fi des critères subjectifs des individus concernant la qualité d’un produit et de leurs évolutions dynamiques dans le temps (approche de l’école autrichienne). On en voit d’ailleurs le brillant résultat dans ce petit cas.

Sans compter que les fabricants ont tout un tas de stratégies pour camoufler une hausse de prix (promotions, soldes, changement de packaging, greenwashing etc..) ce qui rend d’autant plus difficile pour des statisticiens à présumer d’une baisse ou non du prix d’un produit spécifique.

Cinquième limite et sans doute la plus importante : La quasi-absence de l’immobilier dans l’IPC. L’INSEE botte en touche en parlant que l’acquisition immobilière n’est pas une « dépense de consommation » mais un « placement ». Son acquisition (et bien sûr la plupart des travaux immobiliers) a donc été exclue de l’IPC.

Un choix totalement incompréhensible sachant que l’acquisition immobilière fait partie d’un parcours de vie « normal » d’un Français (achat d’une maison par exemple), un rapport du CAE de 2008 le dit clairement :

« Il est logique de traiter les achats d’actions et d’obligations comme des acquisitions d’actifs et les achats de biens et de services comme une consommation. Mais le logement se trouve dans une situation ambivalente. L’acquisition d’un logement n’est pas assimilable à un placement pur lorsque l’achat est réalisé en vue d’y habiter et qu’il ne rapporte donc pas de revenu à son propriétaire au titre de sa mise en location. Dans ce dernier cas, on pourrait considérer que l’achat du logement s’apparente à une dépense de consommation d’un bien ‘très durable’. »

Certes, l’INSEE prend en compte le prix des loyers dans l’IPC : Elle calcule une part de 6% dans l’IPC. En clair, pour 100 euros de dépenses, un Français ne consacrerait que 6 euros à son loyer…

L’INSEE tente de se rattraper aux branches « pour se rapprocher du quotidien des Français » en arguant qu’elle ne calcule que « le revenu et pouvoir d’achat ‘arbitrable’ des ménages ». En somme les dépenses qui ne sont pas contraintes alors que le loyer et ses émoluments (électricité/assurance/etc..) est une (grosse) dépense contrainte…

Ce taux de 6% (qui n’a d’ailleurs pas réellement bougé depuis des décennies) est également épinglé par le rapport 2008 du CAE, qui au passage n’a pas l’air d’être écouté depuis longtemps.

Comment calculer un IPC plus fiable?

La critique étant facile, l’idée de notre économiste a été de reprendre en quelque sorte la « méthode des équivalents réels » qui a consisté à sélectionner tous les prix de biens (pris dans le catalogue La Redoute entre autres) qui sont restés de 1965 à 2015 et de les diviser par le SMIC de l’époque (ou SMIG pour les plus vieilles années).

Il s’agit d’éviter les calculs d’indices « composites » et d’avoir une vision la plus concrète possible de l’évolution du pouvoir d’achat sur certains produits. L’évolution se basera donc sur des « fractions de mois de SMIC » sur chaque produit. Exemple : La baguette de pain se paye avec 0,08 SMIC en 1980, si elle se paye avec 0,05 SMIC en 2000, le pouvoir d’achat sur ce produit a effectivement augmenté.

Il a donc sélectionné différents produits :

  • Electroménager : Aspirateur, TV, réfrigérateur, ordinateur, machine à laver.
  • Alimentation : gigot d’agneau, truite entière, saumon (sous vide), oeufs, camembert Président, bière Kronenbourg, pastis Ricard, champagne Piper-Heidseik brut, whisky Johnnie Walker Red Label.
  • Vêtements : Veste et Chemise Homme.
  • Automobile : Voiture Renault d’un an d’occasion & carburant gazole.

Il en résulte au niveau du pouvoir d’achat :

  • Electroménager : Baisse drastique et continue de ces prix depuis 1965 (mais bien moins sans les effets artificiels de l’effet qualité).
  • Alimentation : Baisse peu évidente ou stabilité des prix (hormis pour le gigot d’agneau et le saumon en baisse assez importante).
  • Vêtements : Baisse importante de ces prix.
  • Automobile : Baisse durant les années 70 et puis stabilité des prix dès les années 80 et remontée au niveau du prix de 1965 à partir des années 2000.

Récupérer les prix de l’immobilier ne fut pas aussi évident. Le « groupe de recherche sur l’étude des prix » du CNAM ne survécut pas à la mise en retraite de l’économiste Jean Fourastié depuis 1977. Cependant, Philippe Herlin réussit à obtenir des indices de prix de l’immobilier auprès de Jacques Friggit, ingénieur général au Conseil Général de l’Environnement et du Développement Durable (CGEDD), un service du Ministère de la Transition Ecologique et Solidaire.

Qu’en est-il de l’évolution de l’indice des prix du logement et de la « consommation de logement » (loyers & charges inhérentes en chauffage, énergie) ? Trois images valent mieux que 30 000 mots.

Evolution de l’indice du logement en France (1965-2015)
Evolution de l’indice du logement à Paris (1965-2015)
Evolution de la consommation de logement (1965-2015)

Je pense que cela se passe de tout commentaire, on note que Paris comme dit l’auteur « s’autonomise » par rapport au reste de la France en matière d’envolée des prix.

Par conséquent, Il y a effectivement eu une montée incontestable du pouvoir d’achat sur les produits sélectionnés (hormis l’automobile) par l’auteur. Cependant, ce pouvoir d’achat gagné fut largement grignoté par l’envolée des prix de l’immobilier et par conséquent des dépenses contraintes des Français, ce qui peut expliquer leur scepticisme général par rapport aux analyses « très optimistes » de l’INSEE.

Je reviendrais dans une deuxième partie sur la dernière section du livre de Philippe Herlin : Comment améliorer concrètement le pouvoir d’achat ? Un indice : un peu de concurrence et de liberté…

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