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Poutine Episode III – Vladimir contre la démographie

16 juillet 2019

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Poutine Episode III – Vladimir contre la démographie

« La trajectoire pessimiste que nous avons vue il y a 10 ans nous a donné 120 millions de personnes en 2050. Cela semblait alors très réaliste. Si nous perdons toutes les réalisations des 15 dernières années et retrouvons les taux de natalité et de mortalité de cette période, nous pourrions facilement atteindre 110 millions, et 100 millions d’ici la fin du siècle. Dans ce cas, disons, le Royaume-Uni nous dépassera en termes de taille de la population », a déclaré Sergueï Choulguine, démographe et économiste à l’Académie présidentielle.

La démographie, malgré les tentatives de stimulation de l’État russe, décroît inéluctablement. Les projections démographiques des experts de l’ONU estiment que la population russe va se réduire de 20 millions de personnes d’ici 2050, pour passer de 146,8 à 123 millions d’habitants. L’une des principales causes reste le taux de mortalité qui a connu un pic en 2018 dans un tiers des régions de Russie. La première des raisons, qui n’est pas qu’un cliché, est l’alcool, principale cause de l’écart entre l’espérance de vie des hommes (66 ans) et des femmes (77 ans). Une étude, menée par le centre de recherche sur le cancer de Moscou, indique que la vodka est la cause principale des décès prématurés en Russie, et qu’un quart des hommes russes meurent avant leurs 55 ans parce qu’ils boivent trop d’alcool. Par comparaison, seulement 7% des hommes meurent dans les mêmes circonstances au Royaume-Uni.

Dans les zones rurales, la mortalité a dépassé de 73 900 le nombre de naissance en 2016. Des dizaines de villages sont rayés de la carte chaque année quand leurs derniers habitants, en moyenne très âgés, décèdent. Les conséquences du phénomène sur l’économie russe ne sont pas réjouissantes. Le nombre de personnes dépassant les 70 ans va conduire à une contraction de 10% de la population active d’ici 2030, d’après une étude de la Haute Ecole d’Economie Russe.

En mai 2018, le président Poutine annonçait par décret qu’assurer une croissance démographique naturelle stable serait la priorité numéro 1 de son gouvernement jusqu’en 2024. Une série de mesures est prévue pour encourager la natalité en incitant les couples à avoir plus d’enfants, comme l’allocation financière d’un peu plus de 6000 euros à la naissance d’un deuxième enfant.

Mais cela sera-t-il suffisant ? Pour les cinq premiers mois de 2018, les naissances ont diminué de 28% comparé à la même période en 2017, selon le bureau national des statistiques Rosstat. Pourtant, le début du troisième mandat présidentiel de Vladimir Poutine en 2012 coïncida avec la première croissance démographique naturelle observée depuis plus de deux décennies. Néanmoins, le gouvernement mise beaucoup sur l’immigration. Selon RBTH (Russia Beyond The Headlines), il faudrait 6 millions de migrants pour stabiliser la population à 137 millions. Nous sommes loin de l’idéal dont se gobergent les leaders nationalistes ouest-européens. La réduction du nombre de Russes va diamétralement à l’encontre du message de redressement de la nation que veut incarner Vladimir Poutine.

Chaque année, entre 200 et 300 000 étrangers s’installent en Russie, venant en très grande majorité des anciennes républiques soviétiques d’Asie Centrale musulmanes. Les immigrés représentent déjà 12% de la population russe, selon le démographe de la Haute Ecole d’Economie Vladimir Kozlov. En France, rappelons que ce chiffre est de 9%.

Au 1er janvier 2019, pour la première fois depuis dix ans, le service fédéral des statistiques (Rosstat) a constaté une baisse de la population en Russie : le pays compte aujourd’hui 146 793 744 habitants, soit 86 688 de moins que l’année dernière à la même date. Toujours selon Rosstat, 377 000 Russes ont émigré en 2017 – soit trois fois plus qu’en 2012. Au total, en sept ans, 1,7 million de personnes ont quitté le pays pour s’installer à l’étranger.

Ces chiffres sont comparables à ceux enregistrés au moment de l’exode massif consécutif à la disparition de l’URSS.

En fait, la saignée est encore plus importante. L’agence Rosstat est accusée par des économistes comme Alexander Grebenyuk, de minorer grandement les chiffres sur l’émigration. Pourtant, il n’y a rien de plus simple à vérifier lorsque l’on prend les 3 terres de prédilection des Russes en matière d’émigration : il suffit de comparer les chiffres des États qui accueillent. Selon Rosstat, en 2013, un millier de Russes seraient partis en Israël, alors que le ministère de l’Immigration d’Israël fournit de son côté un chiffre de plus de 4 000 personnes. La même situation existe avec l’Allemagne, où selon le service des statistiques allemand, le flux des Russes est 3,5 fois plus élevé que celui revendiqué par la Russie. En 2012, le Bureau national britannique des données statistiques émettait quant à lui un nombre d’émigrants russes 17 fois plus élevé que celui fourni par le Service d’Etat des statistiques russes. Russophobes, les statistiques ?

Le portrait type de l’émigré russe n’est pas forcément l’oligarque ou la Natacha siliconée. Les personnes instruites ayant un statut social élevé se rendent rapidement compte qu’ils ne peuvent plus évoluer lorsqu’ils ont atteint un certain plafond. Imaginez un programmeur qualifié de 30 ans à Moscou. En moyenne, il gagne 2.000 dollars par mois, et sa femme gagne autant, ou au moins la moitié. Fondamentalement ils sont heureux parce que, selon les normes russes, leur famille vit très confortablement. Mais ce programmeur voit que son salaire en Californie pourrait être de six mille dollars. Autrement dit, l’émigration est une solution très avantageuse pour lui.

Presque toutes les causes de départ de Russie sont économiques avec le désir fondamental d’améliorer son niveau de vie. Les gens – instruits avec un statut social élevé – se rendent compte que leurs compétences ont ailleurs une valeur plus élevée qu’en Russie. Et ici, il n’est même pas question d’argent, mais de possibilité d’une nouvelle croissance.

La place de l’islam

La Russie compte environ 20 millions de musulmans (dont 2 millions à Moscou) pour une population totale de 142 millions, soit environ 14% de la population. A titre de comparaison, la part des musulmans dans la population française est de 9% selon les études les plus sérieuses.

Si la démographie des slaves ethniques est en baisse, ce n’est pas le cas des musulmans de Russie. Ravil Gaïnetdine, l’un des plus éminents responsables musulmans de Russie, qui dirige le Conseil russe des muftis, a suscité une vive controverse en mars 2019 lorsqu’il a déclaré que le nombre de personnes converties à l’islam augmenterait dans le pays au cours des prochaines décennies.« Selon des spécialistes dont la compétence ne fait aucun doute, dans 15 ans, environ 30% de la population russe sera musulmane », a-t-il déclaré. « Nous avons besoin de plusieurs dizaines de mosquées possédant des infrastructures culturelles et éducatives appropriées aux grandes villes de Russie » a-t-il relevé.

« C’est à peu près correct. Les musulmans donnent naissance à plus d’enfants [que les chrétiens orthodoxes] … Les Tchétchènes et les Ingouches [peuples majoritairement musulmans du Caucase du Nord] font environ huit enfants par famille, a déclaré Dimitri Smirnov, président de la Commission patriarcale pour la famille, la protection de la famille et l’enfance. La Russie sera à court de Russes [ethniques] d’ici 2050. Il y aura d’autres peuples qui vivront ici – des Tchétchènes, des Ingouches, des Arabes », a-t-il prédit.

« L’islam traditionnel est une partie intégrante de la vie spirituelle de notre pays », a déclaré le président russe Vladimir Poutine en septembre 2015 en inaugurant la Grande mosquée de Moscou, l’une des plus grandes d’Europe.

La dynamique démographique est très clairement du côté des musulmans. Dans des régions comme le Caucase, les Russes ethniques sont devenus minoritaires depuis fort longtemps. Cependant, la nouveauté c’est que la vague démographique musulmane remonte vers le nord, et cette tendance entraîne un changement dans les rapports de force sociaux et politiques dans ces territoires les plus multiethniques de la Fédération russe. Selon le recensement de 2010, la population russe a sensiblement diminué en pourcentage, mais pas tellement en chiffres absolus. Dans l’ensemble du district, les Russes représentaient environ 3 millions de personnes en 1989 pour 2,8 millions en 2010. Mais durant la même période, les populations caucasiennes ont très fortement augmenté, en pourcentage et en volume (passant de 4,2 à 6, 5 millions de personnes). La population russe a diminué en part relative pour deux raisons. Il y a d’abord la croissance naturelle : le taux de fécondité de la population russe, qui était moins élevé que celle des populations caucasiennes, s’est écroulé depuis deux décennies. Dans les territoires septentrionaux, la population russe, qui représente 80 % environ, a vieilli beaucoup plus vite que celles des républiques dans le sud.

Par ailleurs, la population russe migre en masse. Le solde migratoire est très largement négatif. Aucun jeune enseignant, médecin ou ingénieur ne prend la peine de faire le voyage en sens inverse pour venir s’installer dans le Caucase-Nord, comme c’était le cas pendant la période soviétique. Les autorités estiment qu’environ 40 000 à 50 000 Russes quittent le district chaque année. On comprend mieux comment Kadyrov est devenu un acteur incontournable, pratiquement hors de contrôle d’ailleurs, ses milices se substituant de plus en plus aux forces de l’ordre russe. Le maître du Kremlin se plaît d’ailleurs à rappeler souvent que la Russie comportait une importante composante culturelle musulmane, et a assuré que les autorités continueraient à soutenir les institutions d’éducation religieuse.

On explique souvent que l’islam est séculier en Russie. Fort bien, mais dès lors, comment expliquer que la Russie ait fourni le plus gros contingent de combattants étrangers à Daesh au point que le Russe soit la seconde langue parlée derrière l’arabe ? Le Kremlin s’évertue de longue date à rapatrier les enfants et parfois les femmes des djihadistes. Dernier en date, début février, un avion du ministère russe des Situations d’urgence s’est posé non loin de Moscou, et a débarqué devant les caméras de télévision 27 enfants dont les mères sont détenues dans des prisons irakiennes pour leur appartenance présumée à Daesh. Il est tout de même croustillant de voir que les supporters français de ce régime militent pour l’extrême inverse chez nous. Les estimations sérieuses font part d’un nombre de 3000 combattants russes au sein de Daesh. Si l’on compare les chiffres de combattants français estimés à 1700, et qu’on les ramène à la population musulmane des pays respectifs, on se rend compte que les taux sont les mêmes. On ne peut donc guère parler de réussite de l’islam séculier en Russie, ou alors admettre que l’islam de France soit lui-même une réussite d’intégration.

Mais voyons plus loin. L’islam radical se propage telle une traînée de poudre dans toute l’Asie centrale, à la faveur de la crise économique russe qui renvoie dans leurs pays des dizaines de milliers de travailleurs désormais sans emploi, qui constituent autant de proies faciles pour Daesh dans des pays dotés d’un État dysfonctionnel. Turkménistan, Tadjikistan, Ouzbékistan sont les nouveaux terrains de jeu privilégiés de Daesh, alors que Moscou a toujours veillé à ce que ces pays restent sous sa coupe. L’Asie Centrale n’est pas en reste en tant que fournisseur de chair à canon de Daesh puisque tous pays cumulés, son “apport” tourne autour des 5000 combattants. Nous assistons à une faillite claire et nette du système de vassalisation dans lequel Moscou a entretenu la région.

Sibérie : le vide russe face au trop plein chinois

Depuis quelques années, les Russes quittent la Sibérie en masse. Dans le même temps, l’appétence chinoise pour cette région s’aiguise. La situation est loin d’être nouvelle, car en 1969 de vives tensions frontalières ont débouché sur une profonde crise diplomatique avec à la clé quelques escarmouches qui ont fait une centaine de morts.

Si la situation s’est apaisée depuis, les deux régimes affichant leur amitié autant que leur penchant idéologique pour “une présidence à vie” (doux mot afin de ne pas dire dictature), les Chinois, eux, placent leurs pions en Sibérie tout d’abord. Cela se traduit par la location à de vils prix (4€ par hectare et par an) de 115000 ha de terres depuis 2011. Depuis, la législation sur les terres agricoles s’est considérablement assouplie afin que les Chinois puissent en tirer le maximum, peu importe ce qu’il adviendra après. Cette année, cette inquiétude s’est cristallisée autour du lac Baïkal, réputé pour son eau pure, que les Chinois entendent mettre en bouteille. Pour se faire, ils ont obtenu toutes les autorisations légales de la part des autorités russes afin d’y construire une usine d’embouteillage. Mais face au choc qu’a engendré cette nouvelle, le projet est en suspens : les Russes étant assez sidérés de voir que les Chinois avaient pu obtenir tout ce qu’ils souhaitaient du Kremlin, manifestement …

Des protestations similaires contre le bûcheronnage des forêts de Sibérie ont conduit par le passé à l’annulation de contrats avec des compagnies chinoises, toujours sous la pression de la société civile puisque les compagnies chinoises, elles, ont carte blanche. Les tensions sont de plus en plus palpables entre les locaux d’un côté, pour qui les Chinois « prennent tout et ne laissent que des ordures », et leurs remplaçants, dont les compagnies ne font travailler que des Chinois.

L’Asie centrale, jusque-là chasse gardée de la Russie, sera elle aussi au centre d’une lutte d’influence entre la Chine et la Russie, avec pour enjeu la Nouvelle Route de la Soie, qui apparaît comme étant l’une des priorités à venir de Pékin. Au vu des moyens colossaux à la disposition des Chinois, on voit mal comment Moscou, en difficulté avec une économie moribonde et peu d’alliés fiables, pourra résister alors qu’elle n’a jamais rien fait pour développer et désenclaver cette région du monde.

2 Comments
  1. Ted

    Comme quoi, notre avenir reste chez Trump.

  2. Jacques Ady

    Deux erreurs dans cet article par ailleurs intéressant : 1. le % de musulmans en France. Je ne sais ce que vous appelez "études les plus sérieuses" (pas l'institut Montaigne, j'espère), mais mes sources donnent plutôt entre 8 et 10 millions, soit 12 à 14%. Rien que le % de prénoms musulmans l'an dernier (21,6%) indique qu'on est sensiblement au-dessus des 9%, sauf à penser que le taux de fécondité MOYEN des musulmanes serait proche de 4 enfants/femme. Autre élément, la chute importante de la natalité française au début des années 70 n'a pu être totalement compensée par l'augmentation de l'espérance de vie. 2. le taux de participation à Daesh : 3000/20 millions est sensiblement inférieur à 1700/6 millions (9% de musulmans en France selon votre hypothèse).

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