Société

Pourquoi les gens ont-ils réagi comme des abrutis face au Covid-19 ?

18 mai 2020

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Pourquoi les gens ont-ils réagi comme des abrutis face au Covid-19 ?

Pourquoi les Parisiens s’en vont-ils à la campagne, en pleine épidémie, dans des endroits où le premier hôpital est à 50 kms ? Pourquoi les jeunes des quartiers ne peuvent-ils pas résister à la vue d’un terrain de foot enfin libre qui leur tend les bras ? Pourquoi certains vont-ils boire une dernière pinte avant la clôture dans une communion propice au transfert de virus ?

Bien étrange attitude qui semble privilégier le plaisir personnel immédiat au risque de pandémie collective future. À tel point que l’Etat se voit contraint d’imposer des règles de plus en plus strictes punissant les contrevenants afin de les protéger des conséquences de leurs propres comportements à risque.

Étrange ? Pas tant que ça. Épicure et Lucrèce, philosophes du matérialisme antique et adeptes de l’eudémonisme, nous avaient déjà mis en garde d’adopter une telle attitude. Car contrairement à l’idée populaire que se font les gens, être épicurien ce n’est justement pas aller boire un verre à minuit en se fichant des conséquences, mais bien d’évaluer efficacement les options à notre disposition et faire les choix qui ont l’impact le plus positif sur le long terme.

Pourquoi faisons-nous les mauvais choix

Mais alors pourquoi sommes-nous enclins à céder à la tentation et faire les mauvais choix ? Quels sont les mécanismes cérébraux à l’oeuvre conduisant à de tels comportements impulsifs se riant des conséquences futures ?

On distingue deux types d’impulsivité : la première en lien avec le contrôle cognitif et la seconde en lien avec l’impulsivité motivationnelle, autrement dit, la capacité à faire des choix dits intertemporels dont la conséquence sera atteinte à des moments différents. C’est ce deuxième type qui nous intéresse dans le cas présent ; il est testé dans un système d’évaluation de la récompense lié à l’attente. Les tests consistent à proposer à des sujets une récompense immédiate ou une récompense plus importante mais retardée dans le temps. Les personnes les moins impulsives acceptent d’attendre plus longtemps afin d’obtenir la plus grosse récompense.

Le test le plus célèbre est celui du marshmallow où des enfants se voient proposer de manger un marshmallow tout de suite ou d’en avoir deux s’ils attendent 15 minutes. En les suivant sur la durée, Walter Mischel qui a mené la première étude, a constaté que les enfants capables d’attendre avaient tendance à mieux réussir dans la vie.

Dans le cas qui nous occupe, les personnes les moins impulsives voient la perspective d’une contagion ou d’un confinement prolongé comme quelque chose de moins désirable qu’un dernier verre et adopte une attitude responsable. Ils triomphent ainsi de ce qu’on appelle un antagonisme neuronal qui voit certaines zones du cerveau en recherche de plaisir immédiat s’activer quand dans le même temps d’autres parties liées au contrôle cognitif leurs disent de rester chez eux.

Pourquoi sommes-nous impatients ?

Nous sommes extrêmement sensibles aux gratifications grâce à un savant système cérébral fonctionnant avec la dopamine, un neurotransmetteur impliqué dans l’anticipation et l’expérimentation du plaisir. Au cœur de ce système, on retrouve le striatum ventral et le cortex préfrontal ventromedian qui vont évaluer en permanence la valeur des options qui nous sont présentées. On appelle cela le « système de valuation ». Plus le délai nécessaire à l’obtention de cette récompense augmente, plus l’activation de ce système de valuation diminue. Nous ne somme pas égaux face à ces choix, certains sont plus attirés par les plaisirs immédiats que d’autres et sont donc plus impulsifs. Chez les individus tendant à privilégier les plaisirs immédiats au détriment d’activités offrant une récompense plus grande mais retardée, l’activité du système de valuation décroît rapidement en proportion de la durée d’attente.

Dès lors, on peut imaginer que si le gouvernement avait dit d’entrée « À partir de demain, tout le monde reste chez soi pour 2 mois », les regroupements dans les bars, supermarchés et autres lieux publics auraient été encore pires.

Quand les choix sont abstraits

Évidemment, ces phénomènes évoqués ci-dessus partent du principe que les acteurs agissent rationnellement en étant pleinement conscients des choix qui s’offrent à eux et des bénéfices qu’ils en retireront. Ce n’est évidemment pas aussi simple dans la vie de tous les jours où le manque d’information, les biais cognitifs et les systèmes de croyances s’en mêlent, ajoutant ainsi une strate supplémentaire de complexité. Si vous pensez que le Covid-19 est juste une « grippe un peu plus cognée« , une « maladie de Blancs« , « qu’Allah vous protège« , que Dieu protègera votre ville, ou si vous pensez qu’il ne peut pas avoir d’impact sur votre vie car vous êtes jeunes et qu’il y a des problèmes immédiats plus graves, alors ce sont autant d’éléments qui vont venir brouiller votre prise de décision rationnelle. C’est en cela que des croyances que l’on pense fausses mais sans gravité en situation normale peuvent éventuellement s’avérer extrêmement problématiques en ces temps de crises.

Car au moment de faire votre choix entre aller taper un foot avec Karim et Mamadou par un temps idéal ou rester chez vous ; si vous pensez que l’Etat vous force à rester à la maison pendant 2 mois pour une maladie qui ne vous concerne pas, il y a beaucoup plus de chance que vous cédiez à la tentation (si toutefois vous aimez jouer au foot) que si vous saviez qu’en sortant de cette façon, vous posez les premiers pavés de la route amenant votre grand-mère à la salle de réanimation.

Remettons un peu de rationalité dans nos vies.

Les pieds sur Terre, celle de mes ancêtres, mais la tête dans les étoiles que j'aimerais voir explorées par mes descendants. Passionné par l'infiniment grand et l'infiniment petit. Amateur de Tit-for-Tat... c'est du langage à peine codé, ceux qui doivent comprendre comprendront.
2 Comments
  1. Cortes

    Cela me semble rationnel de quitter une des villes les plus denses du monde pour aller vivre quelque temps à la campagne. C'est ce que j'ai fait, avec même l'annonce du confinement "dans 24 heures" de Macron. Annoncer le lundi que l'on va confiner la population le mardi est en revanche particulièrement idiot, sauf si on veut laisser ses électeurs se mettre à l'abri. Si j'avais eu le virus, les symptômes se seraient déclarés au maximum sous quinzaine, période pendant laquelle j'ai eu très peu de contacts extérieurs, donc peu de chance de le transmettre. Et je préfère aller dans un hôpital vide à 50 km que dans un hôpital saturé à 50 mètres, dans le cas hautement improbable, compte tenu de mon âge et de ma santé, où des symptômes graves se déclaraient. Ce qui est idiot, à la limite, c'est d'avoir choisi un lieu infesté de parisiens. Sinon, partir était totalement rationnel.

  2. Kendrel

    De la rationalité et de la discipline. Tout ce dont l'époque manque. La pub nous abreuve quotidiennement de spots nous transformant en consommateurs impulsifs et l'Éducation Nationale, loin de former des citoyens éclairés, se contente péniblement de nous apprendre à écrire un CV. On récolte ce qu'on a semé : des êtres mous, capables ni de se contrôler ni d'avoir le bien commun comme objectif.

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