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Mindhunter : contre les cécités conservatrices et antiracistes

15 juin 2020

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Mindhunter : contre les cécités conservatrices et antiracistes

Parler à des psychopathes tueurs et essayer de les comprendre. Voila de quoi parle Mindhunter.

Mindhunter est une série Netflix notamment produite et partiellement réalisée par l’excellent David Fincher (House of Cards, Fight Club, The Social Network). Déjà, ça pouvait difficilement ne pas être très bon. Elle relate la création et les premiers pas de la toute première cellule d’étude psychologique et comportementale des tueurs en série (ou profilage), selon le livre Mind Hunter: Inside the FBI’s Elite Serial Crime Unit. L’auteur de ce livre n’est autre que John Douglas, celui qui a inspiré le personnage Holden Ford dans la série, le protagoniste qui a eu cette ingénieuse idée.

La qualité de Mindhunter est difficilement discutable. Le fond, comme la forme, sont exceptionnels. Via la recherche de vérités sociologiques et psychologiques, la série se permet d’avoir un ton plutôt critique du port des œillères idéologiques.

Antiracisme et enquêtes entravées

Le sujet fut déjà discuté dans une excellente vidéo du Lapin Du Futur.

Une partie de la saison 2 de Mindhunter s’inspire des événements tragiques des meurtres d’enfants noirs à Atlanta entre 1979-1981. La tension est d’ailleurs à son comble à ce moment-là de Mindhunter saison 2 : c’est la première fois que la Behavioral Science Unit (BSU) de Quantico, composée de Holden Ford, Bill Tench et Wendy Carr n’est pas en train d’apprendre à connaitre des tueurs en série, mais plutôt directement en train d’essayer d’en arrêter un.

De gauche à droite : Holden Ford (Jonathan Groff), Wendy Carr (Anna Torv), Williaw Tench (Holt McCallany).

La Géorgie et le Ku Klux Klan ont définitivement une histoire en commun. Logiquement, après plusieurs assassinats d’enfants noirs, les forces de l’ordre locales ainsi que la population ne peuvent qu’orienter leurs recherches. Il semble évident pour tout le monde que les motifs sont racistes et que les prédateurs sont nombreux (au vu du nombre de victimes). Le KKK est alors le coupable idéal.

Holden n’est pas de cet avis. Premièrement, les modi operandi sont trop semblables pour que plusieurs individus soient coupables de tous ces meurtres. Deuxièmement, les victimes disparaissent en pleine journée dans des quartiers où vivent de nombreux afro-américains ; un blanc transportant un enfant noir dans des quartiers populaires est un concept peu furtif. Troisièmement, aucun enfant noir n’accepterait de monter à bord d’un véhicule d’un adulte étranger blanc (ce qui serait la manière avec laquelle le tueur ravirait ses victimes) dans un contexte de tensions raciales comme à Atlanta. Hypothèse vérifiée par nos agents du FBI.

Personne ne peut entendre cela. Les familles des victimes ainsi que l’ensemble de la communauté afro-américaine de la ville n’accepteraient pas que l’on abandonne la piste du Klan. Et les autorités ne peuvent pas se permettre de se mettre la population à dos, d’autant plus que certains élus sont noirs et ont des électeurs à ne pas froisser …

Mais le temps joue contre eux. Pendant qu’ils perdent des centaines d’heures à inspecter des pistes jugées impertinentes par notre Mind-hunter, des disparitions ont encore lieu et d’autres corps sont retrouvés.

Finalement – un suspect qui correspond au profil établi en premier lieu – Wayne Williams sera arrêté. Les preuves suffiront à l’incriminer seulement pour 2 des 29 crimes, mais pour aucun des enfants. Il plaide encore aujourd’hui, à 61 ans, son innocence.

Le véritable Wayne Williams.

Nous n’assistons malgré tout ici pas à un propos bêtement « raciste ». Il est de notoriété publique – cela est largement énoncé dans la série – que le Klan est encore fortement présent à cette époque dans les forces de l’ordre et dans les institutions judiciaires. Son activité n’y est pas pour rien dans les velléités de la communauté afro-américaine, l’accusation n’est pas hasardeuse. De plus, l’enquête n’a jamais été vraiment poursuivie, et rien n’a été fait pour élucider totalement cette affaire. Nous ne saurons par exemple pas si le Klan a profité de ces événements pour commettre des meurtres, et se couvrir ensuite via l’arrestation de Williams et finalement la fermeture de l’enquête.

Un parallèle avec l’affaire Merah

Aujourd’hui, notamment en France, en Angleterre, en Allemagne et en Suède, le schéma se reproduit. On ne peut pas blâmer des communautés spécifiques en ce qui concerne les comportements misogynes, les viols ou la violence de rue. Plus grave, des groupes pakistanais de pédoprostitution ont pu sévir des années durant à Telford, alors même qu’il y avait des gens qui étaient au courant – ce qui est bien pire que le refus des autorités locales d’explorer certaines pistes, par clientélisme électoral, ou tout simplement, pour ne pas être accusés de racisme.

Cette impuissance et peur de l’idéologie antiraciste peut tristement rappeler les assassinats antisémites de Montauban commis par un certain Mohamed Merah. Gérard Longuet, alors ministre de la défense, a alors déclaré que les enquêteurs avaient « perdu un temps considérable » en se penchant uniquement sur la piste néonazie. Claude Guéant, ministre de l’intérieur de l’époque, affirma lui aussi que du temps avait été perdu, après le très marquant témoignage de l’ancien directeur des services de renseignement de Toulouse sur cette affaire. Ce dernier a expliqué que ses services avaient été tenus à l’écart par la police judiciaire, alors que ces derniers auraient parfaitement été capables d’identifier le terroriste sur les images de vidéosurveillances, en plus d’avoir fourni une liste de djihadistes d’une douzaine de noms sur laquelle figurait celui de Merah, 4 jours avant la tuerie de l’école juive.

Affaire Merah et le drame dans une école juive.

On peut légitimement penser que favoriser la piste néonazie plutôt qu’islamiste relève d’un biais antiraciste au sens large du terme, l’islam n’étant pas une « race » mais une religion – toutefois souvent liée à certaines populations plus qu’à d’autres.

D’ailleurs, cette affaire démontre (du moins à l’époque) le manque de flexibilité dont peuvent faire preuve l’exécutif français, notamment par l’exclusivité de la police judiciaire sur l’enquête du meurtre des militaires et l’exclusion des services de renseignement. Ce manque de flexibilité est aussi un aspect bien présent dans le quotidien des protagonistes de Mindhunter …

Conservatisme du FBI

Les analyses de nos jeunes profileurs se montrent pertinentes, et les conclusions, cruciales pour l’avenir des méthodes d’enquête. Cette quête honnête de la compréhension suffit à bousculer les certitudes, au moins pour que le travail Holden, Bill et Wendy soit perçu comme particulièrement impertinent par de nombreux « confrères ». Les procédures, les divisions entre FBI et les polices d’Etat n’aideront parfois pas l’avancement des recherches initiées par le Mind-hunter. Comme pour l’affaire Merah, la rigidité des structures des mentalités ne favoriseront pas le travail d’affinement des connaissances des tueurs.

Vieille école freinatrice

Dès le premier épisode, nous sommes témoin d’une scène qui parait anodine, mais tout à fait révélatrice concernant la mentalité figée alors présente au FBI. Alors que Holden, dans le tout premier épisode, encore professeur instructeur de l’académie FBI de Quantico, organise des travaux pratiques impliquant la simulation de prise d’otage ainsi que de négociation. Avec une fausse bienveillance, le directeur de l’académie commentera ces exercices : « Je sais que c’est tout à fait moderne, en vogue dans les milieux académiques, mais cela semble théâtral à mon goût« .

Le directeur de l’académie et ses retenues face à Holden.

Par ailleurs, il faudra au jeune prodige prendre de grands risques en tenant tête à ce même directeur pour pouvoir continuer ses travaux d’analyse des serial killers. Au final, ces négociations paieront uniquement grâce à l’intervention de son collègue de travail Bill Tench, par ailleurs plus aguerri et plus ancien que lui dans le FBI.

Avoir la prétention de vouloir changer une structure aussi conservatrice que le FBI à la fin des années 70 semble être plutôt une mauvaise idée, à raison. Comprendre les criminels et tenter d’expliquer leurs actes horribles n’est pas chose facile alors que pour les policiers, ils sont justes « nés comme ça ». Non pas génétiquement parlant, mais plutôt que le hasard les a ainsi faits, sans explication rationnelle possible. La tournure des événements changera avec l’arrivée d’un directeur plus ouvert et plus porté sur les innovations, et notamment des idées novatrices développées par l’Unité des Sciences Comportementales.

Psychopathes, trop humains

Chercher des points communs entre ces psychopathes, regarder dans l’enfance et dans la famille et trouver des patterns est un défi. Comprendre les motivations de ces derniers, ainsi que les raisons pour lesquelles ils commettent ces crimes et leurs mode opératoire afin de les classifier revient à les considérer comme des humains « normaux », qu’il faut comprendre. Humaniser ces monstres est une chose encore bien trop effrayante pour beaucoup, y compris pour des gens qui solliciteront leur expertise.

Loin d’être bêtement réactionnaire, la structure du FBI et de la police donne une voix à ceux qui aiment l’idée d’une structure stable et d’une méthode figée. Elle permet de nuancer et de remettre en question les décisions parfois impulsives de Holden, et de lui donner un cadre.

Notre équipe de profileurs rencontrera aussi des difficultés concernant les méthodes utilisées pour faire parler les psychopathes durant les entretiens. A de nombreuses reprises, ils devront entretenir des discussions qui tournent autour de fantasmes sexuels particulièrement gores. Ils devront faire preuve de sympathie et de compréhension pour mettre à l’aise leurs horribles interlocuteurs, afin de recueillir de précieuses et rares informations. Ces méthodes – que nos protagonistes essaient de cacher aux yeux de personnes probablement moins ouvertes d’esprit qu’eux – causera pour sûr quelques malentendus …

Interviews de psychopathes sous tension.

Qualité du fond comme de la forme

Mindhunter dénonce ainsi de nombreuses manières et les œillères idéologiques que peuvent porter des individus. Et ce n’est pas sa seule réussite.

Les producteurs ont compris l’intérêt du petit écran par rapport au grand. Point de hâte, de motivations incomprises, de violence graphique (bien que des dialogues soient absolument crus et horrifiques) sensées assouvir les besoins d’un public qui aime le mouvement et le spectacle vulgaire. Le sous-propos, ainsi que quelques exemples de son contenu que je vous ai présentés, peuvent être alors communiqués et installés finement, tout comme l’atmosphère, les dialogues, les relations entre les personnages ou les enjeux.

Au-delà d’un propos sensé et rationaliste, la série propose une oeuvre complexe, intelligente, réaliste et particulièrement belle. Le tout est lent mais intense ; loin d’être un oxymore, cela implique ici qu’on prend le temps d’avoir de longues scènes d’entretien avec ces tueurs en série, ainsi qu’un développement tout à fait prenant des personnages principaux dans leur vie privée, amoureuse ou sexuelle. Reste à savoir si une suite des deux premières saisons verra le jour, bien que les espoirs sont aujourd’hui très minces…

Nous sommes tous des marionnettes, Laurie. Je suis simplement une marionnette qui peut voir les ficelles.
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