Les Yamnayas, le peuple à l’origine de la majorité des européens modernes

Science 19 avril 2019

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Les Yamnayas, le peuple à l’origine de la majorité des européens modernes

Il y a 40,000 mille ans, un groupe de chasseurs-cueilleurs, aux yeux marrons et à la peau et les cheveux foncés, descendants de migrations parties d’Afrique il y a 100 000 ans, venait s’installer dans la Steppe Pontique au bord de la mer Noire, en passant par l’Asie centrale, où il rencontrait et se mélangeait avec l’Homme de Néandertal déjà établit sur ces terres. Les recherches génétiques récentes, menées par David Reich, montrent que vers -10 000 ans, une mutation leur donna les yeux bleus et qu’entre 9000 et 7000 ans avant JC, leur ADN se mélangea lentement avec un autre peuple d’agriculteurs venu des plaines d’Anatolie, à la peau pâle, les yeux marrons et les cheveux foncés, après une période de cohabitation. Enfin, il y a 5000 ans, à l’âge du bronze, un peuple des steppes d’Eurasie centrale, éleveur de moutons, monté sur des chars tirés par des chevaux grâce à l’invention de la roue, paré de bijoux et à la peau pâle, les cheveux foncés et les yeux marrons, couvrant leurs morts d’ocres pendant les rites funéraires, s’empare de l’Europe et impose sa culture. Ils dominent et finalement remplacent les chasseurs-cueilleurs jusqu’en Espagne où, d’une façon ou d’une autre, ils bénéficient d’un avantage sexuel leur conférant une quasi exclusivité dans la reproduction avec les femmes autochtones. Issus de la culture Yamna, ce sont les Yamnayas, les proto-indo-européens qui colonisèrent l’Europe.

Comment les connait-on?

Les Yamnayas sont ce qu’on appelle en génétique, un peuple fantôme. C’est à dire, un peuple disparu mais dont on peut identifier et prouver l’existence passée grâce aux “traces” génétiques présentes dans l’ADN ancien. On a trouvé des morceaux d’os comportant cet ADN ancien dans plusieurs endroits où s’est développée la culture de la céramique cordée, au sud de la Pologne et en Moravie et d’autres morceaux attribués à des individus issus des cultures Yamna, Catacomb, Babyno et Noua.

Figure 1 – Zones culturelles Yamna et céramique cordée

Les nouvelles technologies en matière de séquençage d’ADN, dont la possibilité de lire l’ADN dans les os anciens, ont donné plus de lumière sur la parenté des Yamnayas avec les européens modernes. Une étude de 2015 menée par Daniel Zadik, de l’université de Leicester, a permis de mettre en avant que les gènes des Yamnayas sont présents dans la majorité des européens d’aujourd’hui. Grâce à la technologie “Next-Generation Sequencing”, Daniel Zadik a pu identifier plusieurs mutations au sein du génome des européens et générer un arbre “généalogique’ plus précis que jamais.

Figure 2 – Arbre créé à partir d’extraits de chromosomes Y européens

2/3 des européens modernes tiennent sur 3 branches (appelées I1, R1a et R1b). Ces résultats montrent que chaque branche remonte à un ancêtre paternel assez récent illustré par un point rouge sur le graphique (Figure 2). En comptant le nombre de mutations accumulées au sein de chaque branche, on estime que ces 3 individus ont vécu à différents moments entre -7300 et -3500 ans. La lignée de chacun semble avoir explosé dans les siècles qui ont suivi leur décès, jusqu’à dominer l’Europe. Les branches R1a et R1b sont les plus représentées chez les européens actuels avec une prédominance de R1b chez les européens de l’Ouest et R1a chez les européens de l’Est. Ces 2 branches sont directement liées à des ancêtres Yamnayas. Cela explique la faible variation génétique entre tous les européens observée par Daniel Zadik et David Reich. Mais que sait-on exactement de ce peuple proto-indo-européen?

Les Yamnayas étaient un peuple mixte

On a longtemps pensé que les Yamnayas était un peuple “pure”. Ils sont en réalité le mélange de trois peuples de chasseurs-cueilleurs de l’Est et du Caucase. Le génome des chasseurs cueilleurs du Caucase montre un mélange continu avec leurs cousins du Moyen-Orient qui inventeront l’agriculture il y a 10,000 ans. Cependant, ce mélange s’arrête il y a 25,000 ans, juste avant le pic de l’âge de glace. À ce moment, les populations ont vu le nombre de leurs membres se réduire, comme on peut l’observer dans la façon qu’ont eu leurs gènes de s’homogénéiser à cette époque qui témoigne d’un accouplement très endogame et au sein d’un groupe restreint.
Une fois que la glace s’est retirée, ces tribus du Caucase sont de nouveau entrées en contact avec d’autres groupes de chasseurs-cueilleurs habitant les steppes et se sont mélangés à un autre peuple ayant passé la période glaciaire en isolation, générant ainsi les bases génétiques du peuple Yamnaya.

Un peuple nomade proto capitaliste qui établit sa suprématie de l’Europe à l’Inde

Un des débats les plus vifs émergea suite aux premières études sur la culture Yamnaya, le lien entre la culture Yamna et les cultures de l’Europe Centrale de la fin du Néolithique comme la culture de la céramique cordée. La génétique vient confirmer ou donner un éclairage nouveau sur des scénarios qu’on suspectait par l’étude archéologique qui nous permettait de découvrir l’existence de ces cultures passées présentant des similarités, comme la présence de tumulus allongés et les mêmes rites funéraires. On sait aujourd’hui, avec certitude, que les individus porteurs de la culture de la céramique cordée sont, en fait, génétiquement proches des Yamnayas et sont donc une extension vers l’ouest de ce peuple.
Les données de l’adn ancien indiquent que les populations du Néolithique de l’Europe Centrale possédaient déjà le composant “caucasien” aux alentours de 2500 avant JC. C’est ce composant qu’on a utilisé pour valider la théorie de l’expansion de ce peuple des steppes pontiques vers l’Europe Centrale. Les séquences du chromosome X suggèrent que ces expansions étaient surtout le fait des hommes. Pour chaque femme, entre 4 et 15 hommes migraient des steppes vers l’Europe Centrale et l’Asie de l’Ouest.
Qu’est-ce qui a permis cette expansion rapide? À cette époque de l’âge de Bronze, on assiste à l’émergence d’une nouvelle économie liée à un accroissement de la mobilité humaine et l’accumulation de richesses, facilitées par la domestication des chevaux, l’invention de la roue et des véhicules, ainsi que l’accumulation des métaux rares comme le cuivre et l’étain qui sont les ingrédients nécessaires pour fabriquer le bronze. L’étude du chromosome Y révèle aussi que c’était une époque de grande inégalités où l’intégralité du pouvoir était détenu par une poignée d’hommes qui ont su tirer partie de cette nouvelle économie et supplanter les agriculteurs du nord de l’Europe et les chasseurs-cueilleurs de l’ouest de l’Europe jusqu’à l’Inde. Répandant ainsi la langue dite Indo-Européenne.

Une culture violente, sexiste et stratifiée

Cette expansion ne peut pas avoir été totalement amicale au vu de la proportion de chromosome Y marquée des origines du peuple Yamnaya, tant chez les européens de l’ouest que dans les castes supérieures indiennes aujourd’hui. Cette prédominance d’ancêtres masculins Yamanayas implique qu’ils ont transmis un statut politico-social supérieur à leur descendance qui leur permit, à tout le moins, de maintenir un avantage dans la compétition à la reproduction. L’exemple le plus frappant est en Espagne. David Reich a mené une recherche sur l’adn ancien des populations ibériques présentes entre -4500 ans -4000 ans. Il a alors remarqué que la population ibérique présentait un pourcentage d’environ 15% de gènes hérités des Yamnayas. Cependant, 90% des hommes disposant de gènes Yamnaya avaient un chromosome Y issu de ce peuple des steppes. Ce qui témoigne d’une forte hiérarchie et d’une inégalité dans l’expansion Yamnaya.

Kurgan Yamnaya

L’archéologiste Marija Gimbutas avance que les Yamanayas étaient un peuple extrêmement sexiste et stratifié. Les Yamnayas ont laissé derrière eux leurs fameux « Kurgans », des tumulus, dont 80% d’entre eux présentent des squelettes d’hommes au centre, souvent marqués de blessures violentes et enterrés avec leurs dagues en métal et leurs arcs. Gimbutas défend une thèse, controversée car il est délicat de pleinement comprendre une culture sans pouvoir s’appuyer sur des textes laissés par ces derniers qui voudrait que l’arrivée des Yamnayas marque une révolution dans la manière de concevoir les rapports hommes / femmes. Une vision à prendre avec des pincettes car d’autres archéologues comme Peter Ucko ou Andrew Fleming s’y sont opposés de façon virulente. Cela coïncide avec le déclin de “la vieille Europe”, que Gimbutas reconstruit en une société qui n’a laissé que peu de traces de violence, où les femmes jouaient un rôle central comme en témoignent les figurines de Vénus. Dans sa reconstruction, cette “vieille Europe” fut remplacée par une société confiant tout le pouvoir aux hommes que l’on retrouve non seulement dans l’archéologie mais également dans les cultures engendrées, comme en témoigne les mythologies grecques, nordiques et Hindous qui étaient tous des peuples parlant des langues dérivées de l’Indo-Européen.

Des consommateurs de cannabis?

Consommateurs, il semblerait bien, quant à savoir s’ils le fumaient dans un but psycho-actif, rien n’est moins sûr. Élément de rite chamanique ou onguent pour soigner les plaies… il y a bien des usages prêtés au cannabis et il est délicat de savoir comment les Yamnayas l’utilisaient. Toujours est-il qu’on observe effectivement une intensification de l’usage du cannabis en Eurasie qui coïncide exactement avec les dates de l’expansion yamnaya. Ce qui laisse présager qu’ils en étaient les initiateurs et certains scientifiques évoquent même le cannabis comme un potentiel objet de troc. Ce qui en ferait les premiers dealers de weed.

Où trouve-t-on le plus d’ADN Yamnaya aujourd’hui en Europe?

Parmi les européens modernes, les peuples avec le plus fort taux d’ADN Yamnaya sont les norvégiens, à qui on prête 50% d’ADN de ce peuple des steppes, puis les écossais et les irlandais où l’on trouve le plus fort taux de personnes rousses et blondes qui serait un trait hérité de ce peuple, ainsi que les islandais qui sont un peuple formé par les vikings mélangés à des écossaises et des irlandaises. Et les français? Nous aurions environ un tiers de nos gènes hérités des Yamnayas. En revanche, si vous êtes un homme, il y a de fortes chances que votre chromosome en soit issu.

Part de Yamnaya chez les différents peuples européens

ERRATUM : L’article a été modifié le 27 Mai 2019. Il mentionnait précédemment que les Yamnayas avaient probablement tué tous les hommes en Espagne. Il semble plus probable qu’ils aient installé un système leur conférant un avantage pour la course à la reproduction car aucun vestige ne laisse à conclure à des massacres de masse.

Sources:
1. A handful of Bronze-Age men could have fathered two thirds of Europeans https://theconversation.com/a-handful-of-bronze-age-men-could-have-fathered-two-thirds-of-europeans-42079
2. Europe’s fourth ancestral ‘tribe’ uncovered https://www.bbc.co.uk/news/science-environment-34832781
3. Spanish Men Were Completely Wiped Out By The Arrival Of A New Tribe 4,000 Years Ago https://www.iflscience.com/plants-and-animals/spanish-men-were-completely-wiped-out-by-the-arrival-of-a-new-tribe-4000-years-ago/
4. Ancient migration transformed Spain’s DNA https://www.bbc.co.uk/news/science-environment-47540792
5. Mitochondrial genomes reveal an east to west cline of steppe ancestry in Corded Ware populations https://www.nature.com/articles/s41598-018-29914-5
6. Yamnaya, Light Skinned, Brown Eyed….Ancestors??? https://dna-explained.com/2015/06/15/yamnaya-light-skinned-brown-eyed-ancestors/
7. Ancient European genomes reveal jumbled ancestry https://www.nature.com/news/ancient-european-genomes-reveal-jumbled-ancestry-1.14456
8. Yamna culture https://www.eupedia.com/genetics/yamna_culture.shtml
9. European genetic identity may stretch back 36,000 years
10. Who we are and how we got here, David Reich, 2018
11. A brief history of everyone who ever lived, Adam Rutherford, 2018

Les pieds sur Terre, celle de mes ancêtres, mais la tête dans les étoiles que j'aimerais voir explorées par mes descendants. Passionné par l'infiniment grand et l'infiniment petit. Amateur de Tit-for-Tat... c'est du langage à peine codé, ceux qui doivent comprendre comprendront.
2 Comments
  1. Bérard Pierre

    Vous devriez lire le dernier numéro de Nouvelle Ecole sur la paléogénétique des Indo-européens qui contient de la page 9 à la page 84 des articles de Patrick Bouts et Jean-Michel Vivien des articles plus précis et très référencés sur les problèmes que vous évoquez ici. https://krisisdiffusion.com/revue-nouvelle-ecole/303-nouvelle-ecole-n68-paleogenetique-indo-europeens.htmlhttps://krisisdiffusion.com/revue-nouvelle-ecole/303-nouvelle-ecole-n68-paleogenetique-indo-europeens.html

  2. Hbsc Xris

    Machiste les proto indo européens, pas si sûr... Guerriers oui, mais pas forcément macho ! Je vous invite à lire cette passionnante étude de Mike Adanson https://fr.scribd.com/document/131263546/Adamson-M-an-Archaeological-Analysis-of-Gender-Roles-in-Ancient-Nonliterate-Cultures-in-Eurasia-Diss-2005 Pour résumer, jusqu'à une date récente, face à une sépulture, les archéologues déterminaient le sexe du défunt par le mobilier funéraire et les vêtements. S'il y avait des vêtements masculins et des armes, c'était un homme, s'il y avait des vêtements ou bijoux ou artifacts féminins, c'était une femme. Tant pis si certains hommes étaient plus frêles et certaines femmes carrément carrées. Ben oui, les archéologues avaient fait des études à caractère littéraire et c'est toujours le cas en France bien malheureusement pour notre archéologie qui embauche à l'étranger des gens qui tiennent la route. Effectivement dans d'autres pays, beaucoup d'archéologues ont désormais une solide formation scientifique, donc on revoit les choses différemment et un bassin de femme ou d'homme, on le remarque en principe à peu près tout de suite. Donc pour faire court après passage des spécialistes et analyses ad hoc, NIMH, environ 20% des tombes indo européennes déjà fouillées attribués à des guerriers se révèlent des tombes de guerrières... Je vous laisse lire la suite.

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