Société

Jean-Edern Hallier, le révolutionnaire en Ferrari.

31 mai 2019

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Jean-Edern Hallier, le révolutionnaire en Ferrari.

Il est à la fois attachant et profondément détestable. Détestable par son opportunisme -ses nombreuses palinodies- et attachant, voire affectueux, par sa virilité intellectuelle baroque et ses frasques mégalomaniaques.

Jean-Edern Hallier naquit en 1936 dans une famille bourgeoise de tradition militaire mais resta toute sa vie résolument moderne et c’est en cela qu’il agaceait et irritait. Au lieu de prendre les armes comme l’exigeait la coutume familiale, Jean-Edern fit la guerre d’une autre manière, avec les mots et la polémique. En cela, il s’inscrit dans la tradition bien française du pamphlet.

Mais allons directement dans le vif du sujet concernant ses mauvais côtés et citons Renaud Camus, certifié vrai écrivain, qui, c’est le moins que l’on puisse dire, ne lui trouve vraiment aucune qualité:

« Sa personnalité m’exaspère, certes, mais sa grandeur ou son génie, m’échappe absolument – au point que je suis stupéfait qu’on puisse en faire état. Je n’ai jamais vu en lui qu’un lamentable pitre, plutôt plus à plaindre qu’autre chose, et qui faisait pour l’oeil et pour l’oreille une très désagréable épreuve. »

Renaud Camus- Le Château de Seix: Journal 1992

C’est dur, un peu trop selon moi, mais il faut reconnaitre que Renaud Camus tape juste en soulignant l’ambivalence, pour ne pas parler d’hypocrisie, du personnage:

« Le comble du paradoxe c’est qu’Hallier, qui doit tout à la civilisation journalistique et à la fascination qu’elle éprouve pour les cabots auto-publicitaires, se pose en maître pourfendeur du journalisme et de ses tares »

Renaud Camus- Le Château de Seix: Journal 1992

On peut aisément comprendre Renaud Camus et il serait difficile de lui donner tort à ce propos.

Si l’on prend partie pour l’esthétisme radical d’un écrivain classique, Jean-Edern choque par son arrivisme presque décompléxé. Non pas qu’Hallier soit un mauvais écrivain en soi, car je le trouve plutôt excellent, non, c’est plutôt par son côté pubard à la Thierry Ardisson qu’il énerve.

Avant de devenir le roi du happening et du publicity stunt, Jean-Edern avait voué sa vie aux lettres et à la littérature.

Il avait un réel talent pour l’écriture. Un don même.

Il rêvait de devenir « LE grand écrivain », titre de son troisième livre.

Hallier fût objectivement la transition entre le monde classique de la littérature du XIXème siècle, ce monde presque autiste, vers celui de l’auto-promotion égotique, de la télévision et de la publicité. Il est l’homme, le symbole, l’incarnation vivante de la « société du spectacle ».

Celui qui démarrait ses journées à la vodka et à la coke a été littéralement fasciné par l’outil télévisuel. C’est cette passion dévorante qui a en partie gâché son talent mais c’est justement ce qui le rend si moderne, si actuel, même plusieurs décennies plus tard. Mégalomane, histrion et mythomane. Ainsi pourrait-on décrire le personnage en quelques mots. Il n’en reste pas moins talentueux et fascinant.

Pour le pire comme pour le meilleur, à la limite du ridicule.

Retour sur quelques frasques du flamboyant mythomane.

Jean-Edern est arrêté par la Police en Ferrari à Flins lors d’une manifestation de soutien aux grévistes en Mai 68.
« Je vais à Deauville » Aurait-il lancé aux policiers.

Rappelons-nous aussi son faux enlèvement – donc orchestré par lui même– en 1981 où il fût prétendument enlevé le lendemain de son apparition chez Bernard Pivot dans l’émission « Apostrophe » par les «Brigades Révolutionnaires Françaises». Groupe terroriste crée de toutes pièces par Jean-Edern…

Voir aussi la vidéo ci-dessous. Son témoignage concernant à la fois son faux enlèvement ainsi que l’attentat sur l’appartement de son ami Regis Debray revendiqué par lui-même.

Le fou Hallier.

En 1989, il publia dans un numéro de « L’Idiot International » le casier judiciaire de Bernard Tapie. Ce petit épisode lui coûta tout de même près de 4 millions de francs. Il raconta par la suite, face à Thierry Ardisson, que ce dernier lui envoya des barbouzes pour tenter de le tuer.

Que l’on aime ou pas le personnage, ce n’est pas vraiment la question. Aidé par son indéniable talent littéraire et ses qualités de conteurs, il arriverait à faire croire qu’il peut marcher sur l’eau.

Son coup de buzz le plus déplorable selon moi car exposant au grand jour sa sympathie avec El Caballo – et par ricochet son affiliation avec les plus hautes instances du Parti Communiste, fût la commande qu’il accepta justement pour ce dernier, touner un reportage en faveur de Fidel Castro… Comme nous le verrons plus tard, c’est suite à ce qu’il prit comme une trahison de la part de François Mitterrand, que Jean-Edern s’engagea pour le Parti Communiste afin de dézinguer à tout va son ex-ami devenu Président.

Son combat contre Mitterand, l’ancien ami.

Contrairement aux autres écrivains de son milieu, Jean Edern savait prendre des risques, bien réels. Notamment quand il se mit à dos la Mitterrandie en s’alliant au PCF.

Rappel important pour mieux comprendre le rapprochement Hallier-Mitterrand: depuis le début de sa carrière, à la fin des années 50, Jean-Edern évolua dans les milieux culturels parisiens à la mode, où être « celui dont on parle » est une marque de reconnaissance, de grosses rentrées d’argent et d’orgies permanentes. Il co-fonda dans les années 60 avec Philippe Sollers le journal Tel-Quel qui fût alors un organe de presse du Tout-Paris autour duquel gravitaient des réseaux culturels et politiques puissants. L’objectif assumé de Sollers et Hallier était alors de prendre le pouvoir sur les milieux mondains parisiens et de s’y imposer. Un ambitieux projet.


Cette première aventure journalistique le rapprocha très rapidement de François Mitterand avec lequel il se liera d’amitié. Il fera quasiment campagne pour lui en réalité. En effet, Jean-Edern avait pris plusieurs fois position en faveur du futur président de la République, le climax étant la publication du pamphlet ultra féroce contre Valéry Giscard d’Estaing intitulé « Lettre au colin froid ». Ce petit missile fit mouche dans les milieux culturels parisiens et abima considérablement l’image du candidat à la présidentielle de 1981 auprès des artistes et journalistes.

1981. Mitterrand est élu, Giscard est battu à plate couture.

Hallier attendit donc sa récompense pour « service rendu ». Malheureusement pour lui, il ne fût jamais remercié à la hauteur de ses attentes et Mitterrand lui préféra Jack Lang, alors plus en vogue qu’Hallier dans les cercles culturels, pour le poste tant convoité de « Ministre de la Culture ».


„Je veux être celui qui va pourrir sa postérité“

Ce sont les mots utilisés par Hallier pour justifier la naissance du pamphlet « L’honneur perdu de François Mitterrand » qui circulait déjà sous le manteau dans le petit milieu journalistique bien avant sa parution en 1992. De la frustration de ne pas avoir eu la moindre forme de reconnaissance de la part de Mitterrand sont nés ce pamphlet ainsi tous les futurs engagements d’Hallier. De la renaissance du journal « l’Idiot International » à son alliance trouble avec le rival historique du PS, le PC. Tout est bon à prendre tant que cela peut égratigner le Président.

Mitterrand sentant le mauvais coup (la publication du pamphlet) avait réussi à le faire taire, pour un temps seulement, en négociant avec lui l’arrêt des poursuites du fisc qui lui réclamait près de 300 000 francs.

C’était plus que fort que tout, Hallier voulait absolument détruire la réputation de Mitterand et il accepta l’inacceptable en 1990. Tourner un film en forme d’éloge à Castro, « celui qui résiste face aux Américains ». Il prit d’ailleurs à cette occasion un paquet de brouzoufs, donné génereusement par le service propagande du Parti Communiste Français alors en pleine implosion suite à la chute du mur de Berlin.

Sans le savoir, il obtiendra même un scoop de la part du dictateur cubain. Dans ses papiers relatant cette rencontre, on y apprend que:

 » Castro avait demandé à Khouchtchev de répondre par une frappe nucléaire contre le territoire américain à toute opération conventionnelle des Etats-Unis contre les sites de missiles soviétiques. »


https://www.liberation.fr/evenement/1997/01/13/le-confident-de-castroen-mission-pour-le-pcf-il-rapporte-un-scoop-de-cuba-en-1990-sans-le-savoir_194401

« L’Idiot International », un incubateur de talents.

Avec la reprise de « l’Idiot International »en 1989, il rassembla tout un tas d’intellectuels. Jean-Edern lança en 1969 la première version du journal, avec l’aide de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. L’aventure s’arrêta en 1981 lors de l’élection de Mitterrand pour une raison simple: la création de « Libération ». Avec Serges July à sa tête, le journal fraîchement crée verra débarquer chez lui la quasi totalité des rédacteurs de « l’Idiot International« .

Dans sa deuxième version, lancée en 1989, le journal fonctionne comme un incubateur de talents qui luttent contre le système Mitterrand. Encore et toujours cet esprit de revanche…

Hallier y défendra aussi tous les thèmes chers à la gauche, antiaméricanisme, antisionisme et tiers mondisme.

Certains des journalistes de « Libé » vont d’ailleurs piger pour « L’Idiot » lorsqu’ils voudront exprimer des avis discordants.

Le gros problème du journal, dans sa seconde version donc, est son manque de rigueur éditoriale (volontaire). C’est un feu d’artifices d’opinions divergentes et convergentes. Ce qui vaudra à Jean-Edern des accusations qui sont, avec le recul, tout à fait justifiées. À savoir des alliances entre communistes et fascistes. Lorsqu’on regarde de plus près cette histoire, on est bien obligé de se rendre compte de la véracité de ces accusations. En novembre 1989, en une de « l’Idiot International », est publié : « la lâcheté juive de l’Élysée » un article qui dénonce des prétendues infiltrations juives au sein du gouvernement mais démontre surtout la lubie antisémite de ses amis communistes…

Au même moment, Jean-Edern Hallier intègre au comité de rédaction Alain Sanders qui est alors collaborateur du journal lepéniste « Présent ».

Ensemble, ils prônèrent en juin 1991 le droit de « réconcilier Doriot et Thorez ».

Il est à noter que le journal jouit d’un prestige inédit car de nombreux polémistes et écrivains vont travailler pour « l’Idiot ». On pourrait citer par exemple, Gabriel Matzneff, Marc-Édouard Nabe, Michel Houellebecq, Alain de Benoist, Gilbert Collard ou encore Frédéric Beigbeder .

Fin de carrière pour Jean-Edern Hallier qui devient l’homme des milles écoutes.

Hallier menace depuis le début des années 80 de révéler de gros dossiers sur Mitterrand. Notamment, sa rencontre avec le maréchal Pétain, son amitié pour René Bousquet et surtout sa fille cachée Mazarine. Toutes ces menaces lui valurent à lui et à ses proches d’être mis sur écoutes par l’Élysée. Jean-Edern deviendra alors l’homme aux milles écoutes.

La mort de Jean-Edern Hallier, assassinat organisé par Mitterrand et ses sbires ?

Forcément, quand Jean-Edern meurt le 12 janvier 1997, les rumeurs vont bon train. Il était trop dérangeant, il devait donc être éliminé. Les journalistes Dominique Lacout et Christian Lançon creuseront cette thèse en 2006 avec leur livre « La mise à mort de Jean-Edern Hallier ».

Selon eux, comme Coluche ou encore Bérégovoy, aucun doute possible, la mort d’Hallier est suspecte car ce dernier était dans le viseur des puissants. Il dérangeait le système depuis plusieurs années de part les révélations qu’il menaçait de diffuser au grand public (Mazarine, la cagoule, etc).

En réalité, sa mort est due à des causes tellement banales que même ses plus grands détracteurs comme ses plus grands fans ne pourront s’y résoudre…

Jean-Edern Hallier est mort d’une crise cardiaque au guidon de son vélo. Mais quoi de plus normal pour quelqu’un qui buvait quotidiennement jusqu’à 3 litres de vodka, fumait 4 paquets de gauloises par jour et sniffait de la cocaine ?

Le personnage avait tellement habitué son petit monde à des coups de théâtre, que Jean Dormesson -comme beaucoup d’autres sûrement- confiera que le jour de l’annonce de sa mort, il se fit la réflexion suivante:

«Je me suis demandé si c’était vrai» .

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