Démocratie : Le Dieu qui a Échoué

Livres Politique 17 mars 2020

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Démocratie : Le Dieu qui a Échoué

Stéphane Geyres (dont nous avons déjà effectué l’interview) et Daivy Merlijs ont traduit en français une œuvre centrale de la pensée libertarienne. Que l’on y adhère ou non, cette pensée permet a minima de remettre en question une grande partie de la pensée commune. Cliquez ici pour vous procurer l’ouvrage.

Edition française de l’ouvrage

Hans-Hermann Hoppe est un économiste, philosophe et auteur d’origine allemande qui s’inscrit dans la tradition austro-libertarienne (en référence à école autrichienne de l’économie et aux idées politiques anti-étatiques), connu grâce à des prises de positions originales et controversées, y compris dans les sphères de pensée libérales-libertariennes. Il est le fondateur de la Property and Freedom Society, professeur émérite de l’Université du Nevada, à Las Vegas et Senior Fellow du Ludwig von Mises Institute.

Hans-Hermann Hoppe à la Mises Institute.

Cet ouvrage est sans doute celui qui a fait la renommée du Dr. Hoppe, dont le contenu peut-être très simplement résumé : la civilisation est inséparable du capitalisme, et tout ce qui s’éloigne du capitalisme n’est qu’exploitation et agression ; de plus, la démocratie est une variante édulcorée du socialisme, et donc un système particulièrement décivilisateur.

Une autre particularité de cet ouvrage est cette vision exposée dans les premiers chapitres : le capitalisme, i.e. la propriété privée des moyens de production, est un système de coopération sociale davantage compatible avec les régimes monarchiques que démocratiques. En effet, alors que dans un système démocratique, le gouvernement se trouve au-dessus des lois (rendu explicite par la dichotomie entre droit public et droit privé), le droit sous un régime d’état monarchique est davantage harmonisé. L’Etat est la propriété du monarque, mais il est soumis aux même lois que tous ses sujets.

« Dans une démocratie, il n’existe aucun privilège personnel ni personnes privilégiées. Cependant, des privilèges fonctionnels et des fonctions privilégiées existent. Tant qu’ils agissent à titre officiel, les agents étatiques démocratiques sont régis et protégés par le droit public et occupent ainsi une position privilégiée vis-à-vis des personnes agissant sous la simple autorité du droit privé. »

Sa traduction en français par Stephane Geyres et Daivy Merlijs est une bonne occasion de revenir sur les idées les plus marquantes de cet excellent ouvrage de philosophie politique.

La démocratie devrait davantage nous effrayer que la monarchie

Concernant l’aspect économique, il y a une différence fondamentale entre un chef d’Etat monarchique et un chef d’Etat démocratique. Cette différence réside dans le rapport qu’entretient le chef d’Etat avec les biens qui appartiennent au monopole à la tête duquel il se trouve.

Un monarque est propriétaire de ce qui constitue les richesses de l’Etat, et peut donc les léguer. De plus, il ne connait pas vraiment le moment à partir duquel il ne sera plus le propriétaire de son domaine – la fin de son mandat étant généralement marquée par la fin de sa vie – et par conséquent, il a grand intérêt à faire fructifier son patrimoine, à ne pas se ruiner et à ne pas se surendetter.

A l’inverse, un chef d’Etat en démocratie n’est pas propriétaire des « biens publics », il en est seulement le dépositaire. Il ne peut pas léguer un bien, et sait à peu de choses près quand son pouvoir d’us sur ces biens cessera. Il a donc bien des incitations à exploiter les ressources sur lesquelles il a un pouvoir de décision pour ses propres intérêts personnels en un temps très réduit ; ce faisant, il n’a que peu d’intérêt à faire fructifier des biens « publics », à ne pas ruiner et à ne pas surendetter cet Etat qu’il « dirige ».

Mais même après avoir énoncé ces évidences, beaucoup répondront qu’au moins, « on » choisit le dépositaire de l’Etat dans une démocratie, et que cela implique que chef d’Etat est préférable au monarque. L’auteur répond ainsi à cela :

« […] Cependant, même si le hasard de la naissance et de l’éducation reçue ne pouvait écarter la possibilité qu’un prince puisse être mauvais et dangereux, d’un autre côté, le hasard d’une noble naissance et d’une éducation princière n’écartait pas non plus qu’il puisse être un dilettante inoffensif, voire quelqu’un de bon et moral. En revanche, la sélection des dirigeants grâce à des élections populaires rend en pratique impossible que quiconque de bon ou inoffensif puisse jamais atteindre le sommet. Les premiers ministres et présidents sont choisis pour leur efficacité démontrée comme démagogues moralement désinhibés. Ainsi, la démocratie garantit virtuellement que seuls des hommes mauvais et dangereux accéderont à la tête de l’État »

La notion de préférence temporelle permet de bien conceptualiser cette différence. Les choix politiques et économiques de l’institution étatique sont bien plus centrés sur le présent en démocratie, que sur le futur. « Après nous, le déluge« , pourrait être le premier slogan politique non-démagogique.

La démocratie et la guerre

Si droits de l’Homme n’étaient effectivement pas déclarés dans les régimes pré-républicains, cela n’empêchait pas une plus grande égalité de fait dans le droit, notamment par des taux d’imposition qui furent rarement progressifs, tout en étant bien plus bas que sous l’ère démocratique (excédant rarement 5 à 8 pour cent d’après ses sources).

Alors que les régimes démocratiques peuvent souvent être associés à des régimes monétaires de banques centrales, les monarques avaient moins intérêt à s’engager dans ces activités menant souvent à la dévaluation de leur monnaie. Les effets de l’inflation de la masse monétaire prennent du temps à se manifester pleinement ; les règnes monarchiques étant potentiellement plus longs que les mandats des dépositaires de la propriété publique (dirigeants et hauts fonctionnaires élus), les uns ont logiquement moins avantage que les autres à provoquer ce genre de désastres.

« Cependant, un prince qui enfle la masse monétaire comparera deux facteurs : son enrichissement immédiat et le fait que, comme résultat inévitable d’une masse monétaire supérieure, le pouvoir d’achat futur de la monnaie et de ses propres impôts futurs sera inférieur. Contrairement à un prince, un gardien démocratique ne se préoccupe que de son enrichissement immédiat, car il ne possède pas les recettes fiscales actuelles et futures. »

Pour H-H. Hoppe, et d’après de nombreux historiens qu’il cite, les guerres représentent systématiquement une régression de la civilisation, par l’augmentation fatale de l’expropriation, de l’exploitation et de l’agression qu’elle implique. De plus, les guerres restaient souvent financées par les fonds propres du souverain (dont les revenus dépendaient bien souvent d’activité productives, non pas seulement de taxes).

Cette tendance qu’ont eu les états modernes de propriété publique, contrairement au états régaliens de propriété privée, à inclure davantage de « participants » à leurs dépenses se retrouve amplifiée en période de guerre. L’ère démocratique, dans laquelle nous semblons nous trouver depuis 1914, permet davantage de nationalisation de secteurs d’activité et de hausse de taxes pour une simple raison : ces conflits ne regardent plus le monarque, mais l’ensemble des citoyens de la nation, que ces derniers le veuillent ou non.

Ça n’est pas pour rien que les guerres les plus terribles en termes d’ampleur et de dégâts eurent lieu pendant la première moitié du siècle dernier.

Les subventions et le processus de décivilisation

Bien plus que nous ruiner un peu plus que la monarchie, la démocratie est un système qui encourage à la déconstruction de la société et de la coopération sociale. Nivellement par le bas, dysgénisme, concentration sur le présent, nous allons voir rapidement ici en quoi ce système dé-civilise.

L’Etat providence est un cercle vicieux. En subventionnant les pauvres, les mères célibataires, les familles nombreuses et les chômeurs, on rend la situation de ces derniers comparativement et généralement moins pénible que s’il n’y avait pas ces aides. On encourage donc les gens à être dans ce genre de situation, et on décourage certains qui n’y sont pas à ne pas l’être. Ainsi, il y aura nécessairement davantage de pauvres, de divorces, de familles nombreuses et de chômeurs.

La précarité est un état initial de la condition humaine, et ne se combat efficacement que par la prospérité (ou une grande quantité d’accumulation de capital, une forte intégration à la division du travail pour une population à la taille qui tend à être optimale) ; comment, dès lors, peut-on penser que la subvention des individus non-productifs par la confiscation des individus productifs pourrait-elle amoindrir ou éradiquer la pauvreté ?

De ce fait, la démocratie tendra souvent vers le socialisme, puisqu’un maximum de citoyens votants préféreront choisir les programmes politiques qui leur profiteront. Ou du moins, la désocialisation de certains aspects du régime se retrouve entravée par la « défense », via les urnes, des « acquis sociaux ». Les politiciens qui réussiront le plus souvent à être aux commandes du gouvernement seront donc les plus démagogues et menteurs, qui feront le plus de « promesses » à un maximum de personnes, de préférence, non-productives ou employées par l’appareil étatique (pléonasme me direz-vous ?).

De plus, ce totalitarisme dans la capacité de confiscation des individus productifs et l’absence de besoin de productivité de l’appareil étatique permet de gonfler le nombre de fonctionnaires, et donc le nombre de personnes qui favorisent et défendent les tendances socialistes d’un Etat.

« L’Etat, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde souhaite vivre aux dépens de tout le monde »

Frédéric Bastiat

Indirectement, l’inflation permanente sape l’épargne, donc l’investissement et l’accumulation de capital. En dévaluant la monnaie de manière régulière, les banques centrales dévaluent les biens des épargnants. Les individus sont ainsi moins incités à épargner, et, réciproquement, davantage à consommer leur capital. C’est à dire que les individus ont une préférence temporelle plus élevée et sont moins enclin à avoir une vision sur le long terme.

La démocratie, comme tous les régimes étatiques de propriété publique, a tendance à adopter des mesures socialistes. De fait, la masse aura tendance à vouloir instrumentaliser le droit de vote pour consommer du capital accumulé par d’autres. Ce droit de vote se transforme ainsi en droit de spoliation.

« La démocratie n’a rien à voir avec la liberté. La Démocratie est une variante douce du communisme, et rarement dans l’histoire des idées a-t-elle été prise pour quoi que ce soit d’autre ».

Ni monarchie, ni démocratie : la privatisation de la justice

Les mots du Dr. Hoppe à ce sujet sont clairs et se suffisent à eux-mêmes :

« De cette classification commune en monopoles obligatoires, on peut déduire une similitude fondamentale entre État princier et État démocratique : sous des auspices de monopole, le prix de la justice et de la protection augmentera continuellement et la qualité de la justice et de la protection chuteront. En tant que protecteur de propriété et expropriateur, une agence de protection financée par l’impôt est une contradiction en soi et conduira inévitablement à plus d’impôts et moins de protection. Même si, comme le préconisent les libéraux classiques, un État limitait ses activités exclusivement à la protection des droits de propriété préexistants, la question suivante de la quantité de protection à produire se poserait également.

Motivé (comme l’est tout le monde) par l’intérêt personnel et la désutilité du travail, mais avec le pouvoir unique de taxer, la réponse d’un agent étatique sera invariablement la même : maximiser les dépenses de protection et, cela se conçoit, presque toute la richesse d’une nation peut être consommée en coût de protection et, en même temps, à minimiser la production réelle de la protection.

Plus on peut dépenser d’argent et moins on doit travailler pour produire, mieux c’est. De plus, un monopole de juridiction entraînera inévitablement une détérioration constante de la qualité de la protection. Si l’on peut faire appel exclusivement à l’État pour obtenir justice, la justice sera faussée en faveur de l’État, nonobstant les constitutions et les cours d’appel. Les constitutions et les cours d’appel sont des constitutions et les organismes étatiques, et toute limitation de l’action étatique qu’elles peuvent fournir est invariablement décidée par les agents d’une seule et même institution.

Comme on peut le prévoir, la définition de la propriété et de la protection sera continuellement modifiée, et le champ de la juridiction élargi à l’avantage de l’État. »

Conclusion

Toute prétention à la sauvegarde de la civilisation ne peut passer au préalable que par un discours dénonçant explicitement les régimes aux tendances décivilisatrices. Il n’est plus possible, après le constat que nous faisons tous les jours de notre système politique, et les outils intellectuels – parmi lesquels ceux du professeur Hoppe donnés en masse dans cet ouvrage – de supporter un régime politique aussi problématique que la démocratie de masse.

« Plutôt que la colonisation, la culture et l’échange interculturel, la démocratie entraînera la dégénérescence sociale, la corruption et le déclin. »

Par ailleurs, et comme je l’expliquais dans un article précédent, nous ne pouvons pas imputer à la démocratie les progrès économiques réalisés durant les 200 dernières années. Nous n’en sommes pas arrivés grâce à la démocratie, mais justement malgré la démocratie.

Quant à la question de l’alternative, elle est claire pour l’auteur : sécession, décentralisation, décomposition en micro-états (même si le mieux ne serait aucun Etat du tout pour lui) ; bref, une Europe des 1000 Liechtenstein. A notre tour, nous devons faire en sorte de combattre systématiquement pour une réduction de la taille de l’Etat, en termes d’étendue de l’emprise territoriale ainsi qu’en nombre restrictions aux libertés individuelles.

Que ce soit clair : pour H-H. Hoppe, la monarchie n’est nullement une solution politique aux problèmes auxquels font face nos sociétés aujourd’hui. Mais s’il y a bien des régimes qui doivent être dénoncés, ridiculisés et rejetés, la démocratie en est.

Se procurer l’ouvrage

Je n’ai fait qu’effleurer la surface de l’ouvrage dans cet article, pour me concentrer uniquement sur les aspects qui concernent quelques uns des problèmes de l’Etat, qui plus est de l’Etat en démocratie. Mais Démocratie : le Dieu qui a Échoué contient bien plus que cela. Vous y retrouverez des chapitres qui abordent les problèmes de l’immigration dans un contexte étatique (notamment l’intégration forcée d’individus non-productifs ou non souhaités par les citoyens, et l’exclusion d’individus productifs ou souhaités par les citoyens), mais aussi de riches arguments sur pourquoi les libéraux classiques ou les conservateurs se trompent dans la poursuites de leur idées, et pourquoi ces derniers devraient-ils s’orienter vers le Libertarianisme, le Capitalisme Pur et l’Anarchisme de Propriété Privée.

Nous sommes tous des marionnettes, Laurie. Je suis simplement une marionnette qui peut voir les ficelles.
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